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Présidentielle : que regardent les entreprises ?

L’économie ne semble pas passionner les candidats déclarés à l’élection présidentielle. Pour l’instant, le sujet occupe peu de place dans les projets de programmes malgré l’importance qu’y portent beaucoup d’acteurs de terrain. Patrick Artus passe en revue les principales préoccupations des entreprises.

Quels sont les enjeux importants pour les entreprises en ce qui concerne les choix de politique économique et sociale que fera le prochain président (ou la prochaine présidente) de la République ? Nous pensons que ces enjeux se situent dans cinq domaines : la gestion des finances publiques et de la fiscalité ; les politiques d’amélioration du pouvoir d’achat et de lutte contre les inégalités ; la politique industrielle et d’innovation ; la politique climatique ; l’éducation et les compétences.

La nécessaire mais difficile réduction des déficits publics

Le prochain président (ou la prochaine présidente) va trouver une situation très difficile des finances publiques. En 2022, le déficit public structurel est toujours de 5% du PIB, le taux d’endettement public de 115% du PIB ; le besoin de dépenses publiques (pour la santé, la transition énergétique, l’éducation, la réindustrialisation…) est très important. Pourtant, il faudra réduire le déficit public, avec le retour des règles budgétaires européennes, avec de moindres achats d’obligations par la BCE.

Probablement, il faudra alors trouver des recettes fiscales nouvelles, et le risque pour les entreprises est qu’il s’agisse d’une taxation accrue des revenus du capital. Il sera difficile en effet de taxer davantage les ménages, qui souffriront déjà de la hausse des prix de l’énergie liée à la transition énergétique. On risque donc de voir s’inverser le mouvement de baisse tendancielle de la taxation des profits, des dividendes, du patrimoine, qui était apparu en France comme dans les autres pays de l’OCDE.

Peut-on augmenter les salaires sans réduire les marges ?

La deuxième inquiétude, pour les entreprises, peut venir des politiques de soutien du pouvoir d’achat et de réduction des inégalités. La pression de l’opinion pour qu’il y ait hausse des bas salaires et réduction des inégalités (même si, après des politiques redistributives, les inégalités de revenus sont faibles et stables en France) est forte. Mais quelle sera la méthode utilisée ? Une pression sur les entreprises pour que les branches d’activité qui paient des salaires très faibles les augmentent ? Cela serait assez bien accueilli par les entreprises. Une hausse forte du salaire minimum, comme ce que vient de décider la nouvelle coalition de gouvernement en Allemagne ?

La crainte est alors que la hausse généralisée du coût du travail non qualifié force à réduire l’emploi non qualifié. Tout dépend en fait de la capacité des entreprises à passer des hausses de coûts dans leurs prix de vente. Les entreprises peuvent légitimement craindre que cette capacité soit faible et que les hausses de salaires réduisent les marges bénéficiaires.

Le troisième sujet est celui de la politique industrielle et d’innovation. L’État saura-t-il mieux, dans le futur, coopérer avec les entreprises pour développer les industries de demain, en acceptant que l’expertise technologique est du côté des entreprises ; l’État saura-t-il prendre des risques pour cofinancer avec les entreprises des innovations de rupture, des projets de recherche dont l’issue est initialement incertaine ?

Le coût de la transition écologique

Le quatrième sujet est celui des politiques climatiques, enjeu majeur pour les entreprises. Elles ont bien compris que l’exigence d’amélioration de leur empreinte environnementale était forte, qu’elles ne pourraient plus bientôt se financer ou embaucher si elles n’avaient pas de stratégie de transition vers le « vert ». Mais la vitesse de ce mouvement, qui vient à la fois des exigences de la finance et des politiques publiques, les inquiètent. Les investissements nécessaires sont considérables, et souvent les technologies nouvelles dans lesquelles il faut investir ne sont pas stabilisées, d’où le risque d’erreur technologique ; les hausses induites des coûts sont très difficiles à passer dans les prix de vente, et il va donc probablement y avoir recul de la rentabilité du capital.

Approcher le système de formation des besoins des entreprises

Enfin, le cinquième, et très important, sujet est celui de l’éducation, des politiques de formation, des compétences. Les entreprises sont aujourd’hui confrontées à de fortes difficultés d’embauche, à la pénurie de salariés ayant les compétences nécessaires, surtout dans les métiers techniques, des sciences de l’ingénieur ; elles sont aussi confrontées à la désaffection des salariés pour les emplois pénibles, à horaire atypique.

Elles se demandent donc si, dans le prochain quinquennat, de nouveaux efforts seront faits pour rapprocher le système éducatif et de formation des besoins des entreprises, pour accroître le nombre de jeunes qui obtiennent des diplômes scientifiques.

Il faut donc voir au total que les entreprises peuvent se sentir menacées par une hausse de la pression fiscale due au besoin de ressources fiscales nouvelles, par des hausses des coûts (salariaux, de renouvellement du capital avec la transition énergétique), qu’elles ne pourraient pas passer dans leurs prix ; par des évolutions technologiques rapides nécessitant des investissements et une prise de risque importante par la pénurie de salariés ayant les compétences requises. Elles attendent donc du prochain président (de la prochaine présidente) de la République qu’il comprenne ces menaces.

 


 

Patrick Artus est membre du Cercle des économistes et conseiller économique de Natixis

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