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Quelle politique pour la jeunesse ?

La définition de l’état social « jeune » a évolué, et dure plus longtemps qu’auparavant. Akiko Suwa-Eisenmann analyse les conséquences de cette évolution et propose plusieurs pistes pour mieux accompagner la jeunesse lors de la période « d’entre-deux » et pour lutter contre la précarité des jeunes.

Plus qu’une classe d’âge, la jeunesse est un état social défini par la poursuite des études et clos par l’installation dans la vie adulte à travers l’accès à un emploi stable, à un logement autonome et la fondation d’une famille. Autrefois, ces trois événements arrivaient de manière quasi-simultanée. Maintenant, ils s’étalent sur plusieurs années tandis que les études sont plus longues. Aussi, on est jeune de plus en plus vieux jusqu’à 28 ou 30 ans.

Des études plus longues et moins d’expérience

Rappelons cependant que le processus d’allongement des études est en panne depuis 1995 : le taux de scolarisation à 21 ans qui était de 45% en 1995 a baissé à 40% en 2000 avant de retrouver aujourd’hui son niveau d’il y a 25 ans.

En raison de l’allongement des études, les jeunes arrivent sur le marché du travail plus diplômés mais aussi avec moins d’expérience professionnelle, ce qui les pénalise dans leur recherche d’un emploi stable. Aussi, après leur diplôme, les jeunes passent par une succession de CDD et de périodes de chômage. C’est seulement au bout de quelques années, une fois résorbé le déficit initial d’expérience professionnelle, que l’effet positif et protecteur du diplôme joue à plein.

La période précaire de « entre-deux », entre étude et emploi

La période entre études et installation dans un emploi stable, cet « entre-deux », est une période précaire. 37% des étudiants touchent une bourse sur critères sociaux, comprise entre 1000 et 5700 euros par an. 40% des étudiants de l’enseignement supérieur travaillent en parallèle dans des « petits boulots ». En milieu rural où les emplois sont rares, notamment pour les femmes peu diplômées, les métiers qui leur sont accessibles (comme caissière ou auxiliaire de vie) nécessitent des trajets en voiture, un investissement coûteux, prolongeant d’autant la période transitoire pour les jeunes femmes vivant à la campagne (Coquard, 2019).

Or, c’est précisément durant cet « entre-deux » que les jeunes perdent les avantages économiques associés au statut d’étudiant comme les aides, la gratuité des transports ou des tarifs réduits pour des activités culturelles ou sportives. L’entrée dans la vie active se solde donc pour certains, par une baisse transitoire du niveau de vie.

Reprendre l’effort volontariste de la démocratisation scolaire et lutter contre la précarité jeune

Quelle politique pour la jeunesse ? Avant tout, il faut reprendre l’effort volontariste de démocratisation scolaire qui s’est traduit par l’entrée massive d’enfants de classes populaires au collège puis au lycée et dans les études supérieures, interrompu depuis plusieurs années. Ensuite, il faut lutter contre la précarité des jeunes et faciliter la période transitoire entre études et installation dans la vie d’adulte. Pour cela, il faut augmenter les transferts destinés aux jeunes (bourses, subventions, prêts remboursables 15 ans après le dernier diplôme), en haussant le plafond des ressources parentales à 2,5 fois le smic, et surtout, en ne les conditionnant plus à la poursuite d’études à temps plein. Un tel effort budgétaire, surtout s’il prend la forme d’un revenu jeunes, nécessite de rééquilibrer les transferts publics des personnes âgées vers les jeunes, ce qui peut passer par un allongement de la durée d’activité. Les entreprises doivent aussi s’adapter en accordant moins d’importance à l’expérience comme critère de recrutement. Enfin, les transferts privés seront réorientés vers la jeunesse, non en facilitant les donations intrafamiliales qui augmentent l’inégalité mais en finançant des fondations universitaires ou professionnelles destinées aux jeunes. Investissons dans la jeunesse, force d’innovation pour la société !

 


 

Akiko Suwa-Eisenmann, professeure à l’École d’Économie de Paris, membre du Cercle des économistes

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