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Rattraper le PIB d’avant la pandémie a‐t‐il un sens ?

La pandémie de Covid-19 a plongé l’économie française dans une récession record en 2020. Les effets provoqués par ce choc, inédit par son ampleur, ont toutefois été moins durables et moins graves que prévus. Grâce aux politiques publiques, monétaires et budgétaires exceptionnelles mises en place pour faire face à cette crise, mais aussi à la vaccination et à la levée progressive des restrictions sanitaires au cours du mois de mai, la France a ainsi renoué avec la croissance au deuxième trimestre 2021.

Ce rebond de l’économie française est certes plus faible que celui observé dans d’autres pays européens, comme l’Espagne, l’Italie ou l’Allemagne, mais la France avait moins fléchi que ceux-ci au cours du premier trimestre 2021. Le PIB français se rapproche d’ailleurs de son niveau d’avant crise et devrait le retrouver d’ici la fin de l’année 2021, en avance par rapport aux prévisions initiales qui tablaient sur le début de l’année 2022. Au total, même si l’incertitude reste de mise du fait de l’évolution imprévisible de la situation sanitaire, la croissance française pour l’année 2021 devrait s’élever à 6,25% selon l’Insee, supérieure à la moyenne attendue pour la zone euro – estimée à 5% par la Banque de France.

Doit-on pour autant se satisfaire de ce retour au PIB d’avant crise ? A l’évidence, le fait que la France s’inscrive dans une trajectoire de croissance est positif. Une situation de décroissance ou de croissance nulle obère en effet les recettes – et donc les dépenses publiques – et tend à fragiliser les plus « faibles », c’est-à-dire les petites et moyennes entreprises et les salariés les moins qualifiés. Cependant, renouer avec la croissance ne suffit pas.

Outre le renforcement de certaines inégalités et l’aggravation de fragilités existantes, la crise a fait apparaître de nouveaux défis. Il faut certes relancer la croissance, mais cette dernière doit être différente de celle qui prévalait avant la pandémie. Elle doit être plus juste en permettant de réduire les inégalités, via des investissements massifs dans l’éducation, et durable en étant ciblée sur la transition énergétique et écologique, via des investissements lourds en matière d’innovations « vertes ».

Il convient ainsi d’encourager les innovations dans le secteur des énergies renouvelables et de développer la finance verte. L’American Jobs Plan de Joe Biden s’inscrit dans ce cadre puisqu’il s’agit de rénover l’ensemble des infrastructures, tout en développant les énergies renouvelables et en limitant le recours aux énergies fossiles. En Europe, les fonds provenant du plan Next generation EU joueront également un rôle décisif pour promouvoir la croissance verte au travers de la mise en place du Pacte vert pour l’Europe. S’agissant de l’aspect financier, mentionnons l’intégration, en juillet, de la lutte contre le changement climatique dans la politique monétaire de la Banque Centrale Européenne.

Changer le modèle de croissance en promouvant des investissements publics massifs dans les secteurs clés pour la transition énergétique contribuera à relancer la demande et l’investissement privé, alimentant ainsi de façon « endogène » le processus de croissance. La question du prix du carbone doit aussi faire partie de l’agenda politique. Certes, le sujet fait polémique en France, comme l’illustre le mouvement des gilets jaunes. C’est pourquoi l’instauration d’une taxe carbone alourdie, élément crucial dans une optique de croissance verte, doit nécessairement s’accompagner de politiques redistributives appropriées et ciblées. Les recettes issues de cette taxation doivent ainsi être orientées vers les citoyens et entreprises les plus fragiles.

Tel est le virage qui semble aujourd’hui nécessaire pour ne pas voir ressurgir dans quelques années une nouvelle récession liée au changement climatique. Les leçons de la crise actuelle doivent conduire à un changement de régime de croissance durable, sans quoi les mêmes problèmes que ceux rencontrés avec la « crise Covid-19 » se poseront inévitablement à nouveau.

 


 

Membre du Cercle des économistes, Valérie MIGNON est professeur d’économie à l’Université Paris Nanterre, chercheur à EconomiX et conseiller scientifique au CEPII.

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