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Un autre regard sur la dette publique

La dette publique suscite souvent des débats qui relèvent de la morale plus que de l’économie. La position de débiteur inquiète, celle de créancier rassure. La dette serait un « fardeau » laissé aux générations futures : pourtant, ces dernières compteront, en termes de montants, autant de créanciers que de débiteurs, et tout excès des uns se retrouve dans celui des autres.

Jusqu’où la dette publique ?

Les derniers développements autour de la dette publique peuvent inquiéter. Aux États-Unis, les Républicains refusent d’augmenter le plafond de la dette. En France, la dette publique atteindra bientôt 1,2 années de PIB, soit deux fois plus que le niveau maximal d’endettement prévu dans le traité de Maastricht. Dans un contexte où aucun critère quantitatif, au demeurant arbitraire, ne tient la route notamment face aux chocs, le recours aux arguments moraux apparaît comme une sorte de principe de précaution, une alternative à des modalités de gestion plus précises et pertinentes : ne sachant pas comment définir la limite à retenir, il vaut mieux considérer que la dette fait problème !

Un instrument utile… mais risqué

La dette publique joue pourtant de nombreux rôles, comme celui de pallier la faiblesse de la demande privée lors des crises, ou d’absorber l’épargne privée en excès de manière plus utile socialement. Elle finance aussi les investissements de long terme, nécessaires pour les transition énergétique, climatique et écologique, l’éducation, la recherche et les infrastructures, que le privé ne finance pas généralement – car il recherche souvent des taux de rentabilité supérieurs à 8%, parfois entre 10 et 20%. Sans dette publique, on peut craindre que les investisseurs, qui aujourd’hui en raffolent et financent l’État à des taux négatifs, privilégieraient encore davantage les placements spéculatifs : l’immobilier, la bourse, voire les cryptomonnaies, augmentant leurs prix, ainsi que le rendement moyen sur les activités spéculatives. Ceci accroîtrait encore les inégalités et détournerait davantage les capitaux du financement de l’investissement productif, poussant les entreprises à accroître les dividendes ou les rachats d’actions.

Pour autant, la dette publique n’est pas sans risque. Elle n’est utile que dans la mesure où la demande de consommation ou d’investissement qu’elle occasionne permet une augmentation concomitante de l’offre : elle aboutit alors à un renforcement de l’appareil productif et de son fonctionnement (qui inclut le rôle des services publics et l’état de la société), plutôt qu’à une dégradation du déficit commercial et une désindustrialisation accélérée. C’est l’endettement extérieur qui indique qu’un pays vit « au-dessus de ses moyens ». L’Argentine et la Grèce, souvent citées en exemples des dangers de l’endettement, ont surtout souffert de leur dette externe ; la faiblesse de leur appareil productif a rendu la confiance plus fragile et le remboursement des créanciers externes plus difficile.

Évaluer la dépense publique plutôt que le niveau de la dette

Nous sommes aujourd’hui très loin d’une limite de crédibilité pour l’endettement public. Ce qui compte, c’est la nature des dépenses engagées. Les dettes ne se justifient que si elles sont pertinentes, mais aucun critère chiffré ne permettra de juger de la qualité des dépenses. La priorité, aujourd’hui, n’est pas de revenir à des critères Maastrichtiens dont on a vu l’inanité, mais de structurer jugement et débat sur les dépenses proposées et les dépenses à engager. Soumettre la dépense publique à une démarche crédible et indépendante d’évaluation, ex ante comme ex post, publique et contestable, est l’un des défis à relever.

 


 

François Geerolf, Professeur à l’Université de Californie à Los Angeles et Conseiller Scientifique au CEPII

Pierre Jacquet, Membre du Cercle des économistes, Président du Global Development Network et Professeur à l’ENPC

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