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Une nouvelle crise systémique à l’horizon ?

Les tensions s’accumulent et les signaux d’une crise systémique se font de plus en plus forts. La remontée des taux, en conséquence, pourrait menacer l’économie mondiale. André Cartapanis analyse les risques qui pèsent sur la stabilité financière internationale.

La guerre en Ukraine a d’ores et déjà provoqué une véritable déflagration, évidemment sur le plan géopolitique, mais aussi pour l’économie mondiale. Le Fonds monétaire international vient de réviser à la baisse, très nettement, ses perspectives de croissance tandis que l’inflation, poussée par le choc des prix de l’énergie ou de certains produits agricoles, s’accélère et atteint des niveaux inconnus depuis 40 ans. La remontée des taux d’intérêt paraît inévitable et de nature à mettre fin à la reprise post-COVID. Nouriel Roubini annonce une tempête stagflationniste tandis que Kenneth Rogoff souligne la menace croissante d’une récession mondiale.

Cette situation fait peser des risques considérables sur la stabilité financière internationale, sous l’angle des marchés, des banques et des investisseurs, et sur le plan macroéconomique.

Tensions sur les marchés internationaux

A l’échelle des marchés internationaux, on a déjà observé un ajustement violent des prix des actions et une nette remontée des taux longs sur les marchés obligataires. L’exposition directe ou indirecte des banques au risque Russie ou au risque Ukraine (risque souverain, risque de portefeuille sur actifs privés, risque de contrepartie) suscite de nouvelles inquiétudes dans la zone euro. Les conditions financières se tendent dans les émergents sous la forme d’une baisse des valorisations boursières et d’une hausse du coût du crédit ou des émissions obligataires en réponse à un bond des primes de risque, couplées à une forte volatilité.

Dans le passé, le resserrement des politiques monétaires et, surtout, la remontée des taux américains, ont le plus souvent induit un sudden stop des mouvements internationaux de capitaux parmi les émergents, exerçant une pression sur les taux de change et sur la situation des débiteurs en dollars, et provoquant des crises financières (1994, 1997, 2006, 2013). On peut donc craindre une propagation de ces tensions vers l’ensemble de la finance mondiale et la résilience de celle-ci pourrait être mise à rude épreuve.

La guerre des épargnes

Sur le plan macroéconomique, les risques là aussi s’accentuent. La décélération de l’activité et la hausse prévisible des dépenses militaires et des compensations apportées aux ménages pour faire face à la hausse des prix de l’énergie et des produits alimentaires, sans parler des coûts considérables des politiques de décarbonation et de transition énergétique, pourraient donner un coup d’arrêt aux politiques de stabilisation de l’endettement public, dans un contexte de normalisation monétaire imposé par l’inflation qui en augmentera la charge.

Cela devrait réduire l’épargne disponible dans les économies à excédent de balance des paiements courants (l’Allemagne, les Pays-Bas, la Chine, le Japon, l’Irlande…) et donc hypothéquer l’équilibre macroéconomique mondial en privant d’une part de leurs financements internationaux les pays à déficit d’épargne et en situation de déficit courant, tout en suscitant de nouvelles pressions à la hausse des primes de risque et des taux d’intérêt et à la baisse des taux de change. Au-delà de nombreux émergents, tel est le cas des Etats-Unis ou du Royaume-Uni, mais aussi de la France, de la Turquie, des économies sub-sahariennes. Une sorte de guerre mondiale de l’épargne pourrait s’en suivre en réponse à la diminution de l’excès d’épargne globale, le fameux global saving glut de Ben Bernanke.

Voilà pourquoi l’économie mondiale encourt aujourd’hui le risque d’une nouvelle crise systémique de nature à accentuer la remontée des taux et à amplifier la menace de récession.

 


 

André Cartapanis est membre du Cercle des économistes

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