30 universitaires et une conviction : l'importance d'un débat ouvert et accessible

Faire de la préservation du climat un investissement

17062015Le président de la République a récemment souligné qu’un succès de la négociation climatique qui se déroulera à Paris en fin d’année (la COP21) serait un succès pour les perspectives de croissance, son échec, un échec pour la croissance. Cette identification entre deux objectifs souvent considérés comme contradictoires, puisque la croissance industrielle du XXe siècle est jugée (au moins en partie) responsable des émissions de gaz à effet de serre, est audacieuse mais habile. Les responsables politiques ont en effet bien compris que, si le public est de plus en plus sensibilisé aux questions climatiques, l’électeur reste hostile à l’égard de mesures qualifiées de « ?punitives? »? : à droite comme à gauche, on ne refera pas l’erreur qui a conduit à la guerre des portiques et des « ?bonnets rouges? »? ! Mieux vaut donc promouvoir un scénario gagnant-gagnant, la « ?croissance verte? » et son (hypothétique) « ?double dividende? ». L’inconvénient de cette formule, c’est qu’elle n’est guère étayée par les analyses économiques disponibles qui, pour une fois largement convergentes, estiment que le dérèglement climatique a peu de chances d’influencer significativement la croissance dans les prochaines décennies. L’effet en moyenne annuelle, si l’on en croit le consensus des chercheurs, serait au maximum de quelques centièmes de point de pourcentage de PIB par an. Peut-on sérieusement enclencher les mécanismes vertueux d’une croissance verte? ?

En fait, on cherche trop souvent à donner une réponse industrielle (les éoliennes, le solaire…) à une question posée en termes politiques, alors qu’elle devrait l’être en termes économiques. Si l’on se préoccupe aujourd’hui du réchauffement, c’est parce que les gaz à effet de serre ont un coût pour la collectivité, un coût bien réel, par exemple pour les espèces menacées, mais un coût abstrait en termes économiques, puisque l’atmosphère est, comme l’a décrite Pierre-Noël Giraud, une « ?poubelle gratuite? » pour nos émissions de CO2. Pour s’attaquer au réchauffement climatique, il faut que le coût de ces émissions soit pris en compte dans les décisions de tous les agents économiques, il faut donner un prix au carbone envoyé dans l’atmosphère? : c’est la première réponse pour enclencher une croissance verte auto-entretenue, et progresser dans cette direction devrait être un objectif essentiel de la conférence de Paris. Que l’on fixe une trajectoire du prix des émissions de carbone atteignant de manière crédible et opérationnelle un niveau de 75 ou 100 dollars en 2050, alors se mettront à coup sûr en branle les investissements massifs qui contribueront de manière décentralisée à la réalisation de l’objectif commun. On déplore souvent à ce propos les « ?réticences? » de la sphère financière à s’engager dans la lutte pour le climat : c’est un faux procès. En fait, une épargne abondante est disponible, et cette épargne est prête à s’investir. Mais la vague d’investissements qui pourrait à la fois limiter à 2° C la hausse de la température de la planète et stimuler la « ?croissance verte? » est actuellement découragée par le manque de visibilité affectant le paramètre central, le prix futur du carbone.

L’économiste met alors au jour un second défi, celui de l’arbitrage entre les coûts que l’on supporte aujourd’hui et les avantages futurs que l’on en escompte, problème central en économie, traditionnellement abordé en utilisant les techniques bien connues de l’actualisation, le taux d’actualisation étant l’arbitre de notre préférence collective entre le présent et l’avenir. Malheureusement, sans même faire référence à une phrase célèbre de Keynes, l’objectif consistant à sauver la planète à long terme est sans doute trop lointain pour être véritablement attractif. Ce que l’on observe en pratique, c’est une sorte de schizophrénie dans les opinions publiques puisque coexistent la prise de conscience du dérèglement climatique, qui appelle l’action des gouvernements, et la préférence indécrottable pour le présent (autre façon de parler d’un taux d’actualisation élevé). On en revient au point de départ? : la lutte contre le réchauffement climatique se présente à ce jour sous une forme paradoxale, puisqu’un consensus assez large sur sa réalité semble établi et que des solutions existent… tandis que les décisions politiques, soumises aux froids calculs des électeurs et des élus, restent marquées du sceau de l’attentisme, voire de l’immobilisme. Le « double dividende », c’est un peu la part du rêve dans les débats complexes que suscite le réchauffement climatique.

Les Thématiques