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Mary-Françoise Renard : « L’Europe aurait dû avoir une politique industrielle plus ferme vis-à-vis de la Chine »

Le projet de budget 2023 pour la France est actuellement débattu à l’Assemblée nationale. La politique industrielle y figure en bonne place. Quelque 6 milliards d’euros d’engagements sont inscrits au titre du plan France 2030, le programme destiné à favoriser l’innovation. En retour, le gouvernement demande aux grandes entreprises industrielles de poursuivre leur mouvement de relocalisation et d’implantation de sites en France. En quoi la pandémie de Covid-19 a-t-elle poursuivi l’érosion de la souveraineté industrielle de l’Europe en général, et de la France en particulier ? Quelle stratégie pour réindustrialiser ? L’analyse de Mary-Françoise Renard, professeure d’Economie à l’Université Clermont-Auvergne, au micro d’Où va l’éco ?.

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La pandémie a surtout rappelé la dépendance que l’on avait vis-à-vis du reste du monde. C’est difficile de dire qu’elle a atteint la souveraineté parce qu’elle n’a pas changé notre dépendance, elle a mis le doigt dessus, comme l’avait fait le tsunami il y a quelques années, comme l’a fait le paquebot bloqué dans le canal de Suez… Tout cela nous rappelle que si l’on ne peut pas être livrés d’un certain type de produits, notre économie peut être bloquée, avec des conséquences parfois graves par exemple quand il s’agit de médicaments.

La pandémie a eu d’autant plus d’impact sur notre vision de la souveraineté qu’elle a touché à la santé et que, dès le départ, nous nous sommes rendu compte que nous ne fabriquons plus de masques, que le paracétamol vient de Chine et que beaucoup de médicaments ou de composants viennent d’Inde. Que se passe-t-il si nous ne sommes plus livrés par ces pays ? Cela peut être le cas aussi en cas de guerre, comme on le voit aujourd’hui avec la guerre en Ukraine. Tous ces événements ont mis en évidence notre dépendance à l’égard du reste du monde, qui n’est pas un phénomène nouveau.

Comment expliquer cette désindustrialisation rampante au cours des dernières décennies, principalement pour la France ?

Il faut d’abord rappeler que le système industriel français a quelques caractéristiques. Si on le compare à l’Allemagne, comme la stratégie française a été un peu différente de la stratégie allemande, les crises n’ont pas été vécues de la même façon. Pour donner un exemple, la France a fait venir des travailleurs immigrés pour travailler dans l’industrie automobile, alors que l’Allemagne a délocalisé en Europe de l’Est. Quand il y a eu la crise, les sous-traitants allemands en Europe de l’Est ont perdu leur marché, alors qu’en France ce sont les gens qui ont perdu leur emploi. La situation a donc été très différente.

Ensuite, la structure du système productif français est différente. En France, on observe une polarisation des entreprises sur les très grandes entreprises et sur les PME, avec peu d’entreprises intermédiaires. A l’inverse, l’Allemagne a beaucoup d’entreprises familiales de 2000, 3000 ou 4000 personnes, qui ont une taille suffisante pour faire de l’innovation et pour exporter. A cela s’ajoutent les problèmes de restructuration qui ont eu lieu dans les années 1970 et 1980.

Ce phénomène de désindustrialisation, qui est une réalité, est accru par le fait qu’on a de plus en plus externalisé les services de l’industrie. Quand, par exemple, vous aviez tout un service de comptabilité dans une entreprise et que l’entreprise désormais fait appel à un cabinet de comptables, cela veut dire qu’il y a moins de personnes qui travaillent dans l’industrie. En réalité, c’est une sorte d’artifice parce que maintenant ces mêmes personnes travaillent aujourd’hui dans les services. C’est vrai aussi pour la logistique, qui est très liée à l’industrie. On surestime donc un peu cette désindustrialisation, mais c’est une réalité. Il y a sans doute aussi un désintérêt des jeunes, qui ont préféré les services à l’industrie.

Est-ce que la France a plus besoin aujourd’hui de relocalisation ou de plus d’industrialisation, sans forcément tout relocaliser ?

On parle beaucoup de délocalisations quand on parle de réindustrialisation. Je crois qu’il faut être assez prudent sur ce sujet, parce qu’il y a différents types de délocalisations. Il y a certes les délocalisations en raison de la recherche de bas coûts de main d’œuvre, ce qui a été fait par un certain nombre d’entreprises françaises qui ont investi dans les pays d’Asie. On a des désindustrialisé dans ce cas-là puisque les usines sont parties. C’est beaucoup moins facile aujourd’hui, comme le coût de la main-d’œuvre et les coûts de transport ont beaucoup augmenté dans ces pays.

Il y a des choses que l’on peut relocaliser, par exemple ce que l’on peut fabriquer avec des robots, parce que les coûts de la main d’œuvre dans les pays développés – qui se justifient – font qu’on ne deviendra pas compétitifs sur des produits à bas coût de main d’œuvre. Mais on ne va pas tout relocaliser, notamment parce que toutes les grandes entreprises françaises sont aussi présentes à l’étranger, par exemple sur le marché chinois, pour être près du consommateur, qu’il s’agisse de consommation finale ou de consommation intermédiaire. On sait que les entreprises doivent être près des marchés ; elles n’ont donc pas intérêt à se relocaliser. L’industrialisation passera donc par d’autres biais. Je pense que cela relève de questions structurelles plus profondes que de dire « on va simplement faire revenir les usines ».

Par quoi passe concrètement la reconquête de notre souveraineté aujourd’hui en France ? Y a-t-il une recette ?

En économie, il y a rarement des recettes. La souveraineté, cela veut dire que notre dépendance à l’égard du reste du monde ne met pas en péril le fonctionnement de notre société. Il faut déjà savoir quel est le périmètre de la souveraineté. Je crois que, aujourd’hui, on peut davantage raisonner au niveau européen qu’au niveau français, et qu’on ne commencera pas à tout produire. On a beaucoup parlé de démondialisation, qui est un terme un peu difficile à expliquer dans les faits, mais je pense qu’il y a des domaines dans lesquels on va réfléchir à ce que l’on peut produire nationalement.

Depuis quelques années, par exemple, une partie de l’industrie textile s’est relocalisée en Europe. Je crois qu’une chose est fondamentale dans la réindustrialisation à venir et dans la recherche de souveraineté, c’est le changement dans nos modes de production et de consommation lié aux contraintes environnementales. C’est une question de vie ou de mort. Il ne faut donc pas dire que nous allons revenir au schéma industriel antérieur, qu’on va faire revenir les entreprises. Il faut envisager de nouveaux modes de production, de façon à ne pas mettre en danger l’avenir de la planète et à essayer au contraire de panser les plaies, ce qui est très difficile.

C’est le rôle des entreprises, bien sûr, puisqu’il s’agit de stratégie industrielle, mais il y a aussi la puissance publique. Quel est le rôle de l’État et de la puissance publique dans la planification de la réindustrialisation ?

Aujourd’hui, on reparle beaucoup du rôle de l’État. Je suis favorable à la politique industrielle, je pense depuis longtemps que l’Europe aurait dû avoir une politique industrielle plus ferme vis-à-vis de la Chine. La Chine fait une politique industrielle très efficace, les États-Unis font une politique industrielle très efficace et ont une politique commerciale avec un protectionnisme redoutable. L’Europe a été beaucoup moins efficace sur ces sujets parce que l’Allemagne ne voulait pas qu’il y ait cette politique : on gardait l’idée d’une économie de marché sans atteinte au fonctionnement du marché par des interventions publiques.

Aujourd’hui, et notamment depuis qu’elle a failli perdre une entreprise de haute technologie que les Chinois voulaient racheter, l’Allemagne a changé de position sur ce sujet et est plus favorable à une politique industrielle. On voit au niveau de l’Europe, par exemple, qu’on lance une politique des batteries de façon à avoir une souveraineté dans ce domaine. Je crois qu’il y a une forme de consensus pour dire qu’une partie des choses doit se faire au niveau européen, parce qu’on ne va pas dupliquer entre les pays d’Europe un certain nombre d’activités, mais je crois qu’il faut au départ définir quels sont les points essentiels de notre souveraineté.

La première chose, c’est l’alimentation, car la souveraineté alimentaire est importante pour tous les pays. Il y a bien sûr les sources d’énergie. Le problème, c’est que rouvrir des mines est contraire aux contraintes environnementales, or il n’est pas envisageable de polluer encore plus. Cela implique donc de définir quels sont les secteurs stratégiques et les modes de production. On a déjà parlé du secteur de la santé. La France, comme d’autres pays, a des plans dans ce domaine et la pandémie a montré que la dépendance en matière de santé était essentielle.

Alors, qui peut définir une politique industrielle ? Bien sûr, c’est l’État. Les États européens doivent fixer une feuille de route de ce qui définit notre souveraineté, de façon à orienter les entreprises dans ces domaines. Jusqu’à maintenant, la France intervient beaucoup auprès des entreprises, mais deux points me semblent fondamentaux. Premièrement, ça n’est pas forcément une stratégie industrielle, dans la mesure où on aide qui en a besoin, y compris pour servir des effets d’aubaine ou pour maintenir sous perfusion des entreprises qui ne fonctionnent pas très bien. Donc la première chose, c’est de définir une stratégie, de définir les secteurs à soutenir.

Deuxièmement, pour que cette politique soit légitime, je crois qu’il est très important de faire une évaluation ex-post des dépenses publiques : la politique menée jusqu’à maintenant est-elle efficace ? Répond-t-elle aux objectifs que l’on voulait atteindre ? En France, traditionnellement, on ne fait pas vraiment d’évaluation des politiques publiques. Ça existe ! J’ai des collègues qui sont très compétents pour faire cela, mais on ne leur demande pas forcément de le faire. Et même, on ne remet pas nécessairement en cause une politique dont on se rend compte qu’elle n’est pas très efficace. Il est vraiment important aujourd’hui de faire de la politique industrielle, mais il l’est tout autant de voir si les mesures qu’on prend et les dépenses publiques qu’on engage servent ces objectifs.

On dit généralement que le temps du politique n’est pas celui de l’économie. Face à ce programme ambitieux, est ce qu’un quinquennat suffit pour arriver au but ?

Un quinquennat ne suffit certainement pas, mais il y a une chose qui est déjà indispensable, c’est qu’il y ait une volonté et pas seulement des paroles. On le voit bien en matière environnementale, où il faut prendre des mesures assez fortes et pas seulement des positions de principe. C’est vrai qu’il y a un décalage dans le temps et que les politiques, dans beaucoup de pays, ont tendance à gérer le court terme puisque c’est ce qui va leur rapporter de la popularité ou éviter de l’impopularité, qui est vraiment dangereux. Comme les calendriers en Europe ne sont pas toujours les mêmes, on peut espérer qu’au niveau européen, on puisse lisser un petit peu dans le temps ces politiques. Mais il y a en effet une grosse contrainte qui est liée au calendrier politique.

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