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Pourquoi l’euro fait-il les frais de la guerre en Ukraine ?

La guerre en Ukraine et la nouvelle géopolitique énergétique ravivent les tensions économiques et financières sur le Vieux Continent. Valérie Mignon explique pourquoi les effets négatifs sur la croissance européenne engendrent une défiance envers l’euro au profit du dollar

Important près de 45 % du gaz et 30 % du pétrole de Russie, l’Europe fait face à un choc économique et énergétique majeur à la suite du déclenchement de la guerre en Ukraine. La hausse des prix de l’énergie constitue un choc inflationniste se traduisant, de fait, par une augmentation des prix à la consommation à hauteur du poids des produits énergétiques dans l’indice général des prix. Cette inflation est alimentée à son tour par le comportement des entreprises qui la répercutent sur leurs prix de vente afin de restaurer leurs marges, et par celui des ménages qui réclament des revalorisations salariales pour limiter leur perte de pouvoir d’achat. La consommation, l’investissement, l’emploi et, en conséquence, la croissance, se trouvent également affectés. Ces impacts sont d’autant plus importants que la hausse des prix dépasse le secteur de l’énergie et concerne un très grand nombre de matières premières, à l’instar des céréales et des métaux.

Défiance envers l’euro, au profit du dollar

Les effets négatifs sur la croissance économique européenne engendrent à leur tour une défiance envers l’euro au profit du dollar. La chute de la monnaie unique est non seulement liée à la proximité géographique de l’Europe avec la zone des combats, mais aussi à la très forte dépendance des économies européennes aux hydrocarbures russes. L’accentuation de la dépréciation de l’euro par rapport au billet vert s’explique par deux raisons principales.

Tout d’abord, le climat d’incertitude généré par la guerre entre la Russie et l’Ukraine se traduit sur le marché des changes par une défiance des investisseurs envers l’euro au profit de la valeur refuge que constitue le dollar. En sa qualité de monnaie de réserve mondiale, la devise américaine est la plus liquide et la plus facile à échanger au niveau international, attirant les investisseurs en période d’incertitude. L’intensification du conflit russo-ukrainien ne fait que renforcer cette dynamique et le retrait des investisseurs des placements en euros. Les sanctions occidentales consistant à exclure de nombreuses banques russes de la plateforme interbancaire Swift pour empêcher toute transaction financière internationale ont en outre entrainé une forte demande de liquidités qui a profité au dollar – renforçant d’autant plus son poids face à la monnaie européenne.

Les sanctions sur l’énergie russe pénalisent aussi l’Europe

Ensuite, les potentielles sanctions européennes à l’égard de la Russie visant le secteur énergétique nourrissent les inquiétudes sur les marchés quant à la situation économique de l’Europe. Sanctionner les exportations de gaz et pétrole russes comprimerait en effet l’offre mondiale et alimenterait la hausse des prix des énergies. Les entreprises européennes en seraient pénalisées, affectant l’ensemble des prix à la consommation. La perspective d’une croissance économique européenne en berne renforce le pessimisme des investisseurs envers l’euro, accentuant sa dépréciation.

Le dévissage de l’euro face au billet vert alourdit la facture des pays européens liée à la hausse des prix de l’énergie et, en particulier, du pétrole, ces derniers étant principalement libellés en dollars. Ce renchérissement de la facture énergétique tire à son tour à la baisse la devise européenne via ses impacts sur la croissance. On entre ainsi dans une spirale qui s’auto-renforce.

Peu de marges de manœuvre pour la BCE

Face à l’augmentation des prix de l’énergie et au ralentissement de la croissance, les marges de manœuvre de la Banque centrale européenne pour défendre la valeur de sa monnaie sont très réduites. Si une hausse des taux d’intérêt permettrait d’accroître la rémunération des avoirs libellés en euros et d’attirer ainsi les investisseurs, l’augmentation des prix de l’énergie est à même de créer des pressions inflationnistes pouvant fortement entraver la croissance en Europe. Accroître les taux d’intérêt dans un tel contexte pénaliserait encore plus la croissance économique. Par conséquent, si la guerre en Ukraine s’inscrit dans la durée, un resserrement de la politique monétaire visant à renchérir l’euro n’est pas à attendre à court terme.

 


 

Valérie Mignon, est Membre du Cercle des économistes, Professeur d’économie à l’Université Paris Nanterre, Chercheur à EconomiX et Conseiller scientifique au CEPII

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