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Complexité des risques liés aux incertitudes de l’équation climat-énergie ?

climatLe réchauffement climatique, dû aux émissions de gaz à effet de serre, est maintenant un fait acquis. Malgré la Conférence de Paris, l’élévation de la température dépassera 2°C, le seuil maximum recommandé. Ceci aura des conséquences dramatiques sur certains territoires mais il est à peu près impossible de prévoir le lieu, le moment, la violence et le coût des chocs attendus. Environ deux tiers des émissions de gaz à effet de serre proviennent du secteur énergétique. Or celui-ci est alimenté à 80 % par du pétrole, du charbon et du gaz. Le système est très rigide, par les structures et les comportements, et il freine la décarbonisation. Un prix du carbone, recommandé par les économistes, aurait pour effet de mieux orienter les investissements vers les énergies moins carbonées mais cette question n’est pas sur l’agenda de la Conférence de Paris. Progressivement, des taxes carbone seront probablement instaurées. La transition énergétique est en marche, à une vitesse trop lente pour éviter les probables irréversibilités.

 

La conférence de Paris sur le climat (Conference of Parties ou COP 21) peut être déjà considérée comme un formidable succès dans la mesure où sa préparation, sa tenue et ses conclusions ont pour effet de renforcer considérablement, auprès des citoyens du monde,  la prise de conscience que le réchauffement climatique constitue une très grave menace pour la planète. Une menace pour les équilibres physiques (climats, températures, eaux, biodiversité, qualité des sols), mais aussi en conséquence pour les équilibres économiques, politiques et sociaux. Ces menaces sont toutefois assez imprécises, difficilement prévisibles sur le plan spatial et temporel, très complexes à évaluer du point de vue économique, politique et social. Ces incertitudes climatiques sont en outre complétées par des incertitudes énergétiques et géopolitiques.

Les incertitudes climatiques

La communauté scientifique internationale reconnaît maintenant que le réchauffement climatique est un fait acquis, dû aux émissions de gaz à effet de serre, et que si la température de la planète s’élève de plus de 2° C, les dégâts sur certains territoires seront considérables : montée du niveau des mers, inondations, sécheresses, vagues de chaleur, modification des conditions agricoles, augmentation des événements climatiques extrêmes, multiplication des espèces en voie de disparition. Tous les territoires du globe n’ont pas la même vulnérabilité au réchauffement climatique. Beaucoup seront touchés mais il est à peu près impossible de prévoir le lieu, le moment, la violence et le coût de ces chocs attendus. Ils seront d’autant plus forts que le réchauffement dépassera les 2°C et, malheureusement, c’est sur une telle tendance que nous sommes aujourd’hui, malgré les efforts déployés à la COP 21. Par ailleurs, il faut garder à l’esprit que la population mondiale va augmenter de 2 milliards d’individus d’ici 2050. Cet accroissement démographique va peser lourd sur l’agriculture, l’eau, l’énergie, l’éducation et la santé. Le réchauffement climatique ne fait qu’exacerber les tensions qui existent déjà aujourd’hui entre quatre éléments très interdépendants : l’énergie, l’eau, l’agriculture et l’environnement. Les conditions agricoles se modifient sous l’effet du réchauffement climatique ; les besoins en eau augmentent, ils se heurtent souvent au stress hydrique mais peuvent être parfois satisfaits par la désalinisation, moyennant une très forte consommation d’énergie.

La conférence de Paris ne va pas inverser la tendance au réchauffement. C’est une conférence « onusienne ». Elle se borne à enregistrer les déclarations des parties qui relèvent de volontés nationales. Elle n’est pas faite pour imposer des contraintes. Hors d’Europe, les autres pays placent la souveraineté nationale au sommet de leurs valeurs « sur un mode plus machiavélien que kantien »[1]. Si l’on fait la somme des déclarations émises par les pays, on arrive à une réduction des émissions qui reste très insuffisante pour limiter l’augmentation de la température de moins de 2°C. Faute de réduction massive, il faudra donc que les territoires s’adaptent face aux chocs qu’ils risquent de recevoir. Le terme d’adaptation est ambigu car il peut lui-même contenir une certaine violence. En effet, des pays riches ont les moyens de s’adapter ex ante (au moins partiellement) : c’est le cas des Pays-Bas ou de la ville de New-York. En revanche, l’adaptation est beaucoup plus difficile pour les pays pauvres ; elle se fera en grande partie ex post, c’est-à-dire que ces pays devront faire face brutalement aux coûts engendrés par des événements climatiques extrêmes. Songeons au Bangladesh, un pays de deltas, l’un des plus pauvres de la planète, peuplé de 150 millions d’habitants, qui est confronté au nord à la fonte des glaciers de l’Himalaya et au sud à la montée du niveau de la mer. On peut imaginer les risques : des millions d’émigrés climatiques qui ne peuvent aller vers le pays voisin, l’Inde, car les frontières sont constituées par des barrières métalliques. Va-t-on voir arriver sur la planète des millions de réfugiés climatiques ?

La situation globale est donc dramatiquement préoccupante. Et elle minimise sans doute la réalité : en effet,  la problématique actuelle, essentiellement orientée sur les émissions de CO2 ne prend pas en compte les autres gaz à effet de serre, le méthane notamment. De même, un problème aussi grave que celui de la qualité de l’air n’est pas inclus pour l’instant dans l’agenda international.

Les incertitudes énergétiques

Environ deux tiers  des émissions de gaz à effet de serre ont pour origine la production, la transformation et l’utilisation de l’énergie. Par ailleurs, quatre-vingt pour cent de nos consommations d’énergie proviennent des trois grandes énergies fossiles qui sont, par définition, polluantes et non renouvelables : le pétrole (30%), le charbon (27%) et le gaz naturel (23%). Depuis un siècle et demi, nous avons mis en place de lourdes infrastructures qui ont accompagné le développement des énergies fossiles : oléoducs et gazoducs, pétroliers et méthaniers, raffineries, autoroutes, stations-services et nous utilisons plus d’un milliard de véhicules automobiles. Ces structures sont rigides ; elles ne se changent pas en quelques années et elles ont suscité des habitudes de consommations qui, elles aussi, sont très rigides. En outre, du côté des pays émergents, le rêve de beaucoup de consommateurs, c’est de conduire une voiture. Il y a donc encore pour longtemps un fort potentiel de demande pour les produits pétroliers, même si cette demande tend à se réduire dans les pays de l’OCDE.

Compte tenu des menaces du réchauffement climatique, les systèmes énergétiques doivent être changés mais ils ne le seront que graduellement et lentement si des mesures brutales ne sont pas prises. Par ailleurs, le secteur de l’énergie et son devenir sont marqués, eux aussi, par un très grand nombre d’incertitudes : incertitudes géologiques sur l’état exact des réserves récupérables, même si le peak oil a été repoussé très loin dans le temps, incertitudes économiques sur le coût en développement des énergies fossiles, nucléaires et renouvelables, incertitudes géopolitiques liés aux tumultes des grandes zones de production. L’énergie est bien « en état de choc »[2] et la décision d’investir est rendue très difficile par la multiplication des incertitudes du futur. En 2015, certains signes ont été envoyés pour freiner le développement du charbon, la plus polluante des trois grandes énergies fossiles. Des fonds d’investissements, des organisations financières, des entreprises, se détournent volontairement des investissements charbon. Ceci pourrait d’ailleurs avoir pour effet de relancer des projets pétroliers et gaziers.

Pour orienter et stimuler les investissements dans le sens de la transition énergétique et du développement durable, il faudrait donner un prix au carbone, prix qui refléterait tous les coûts sociaux engendrés par la production, la transformation et la consommation des énergies fossiles. La pénalisation du carbone,

ou plutôt le fait de lui faire payer son juste prix, accélérerait les « chemins infinis de la décarbonisation »[3] . La plupart des économistes sont d’accord sur la nécessité de mettre en place un prix du carbone même si les discussions sur le niveau souhaitable donnent lieu à controverse.[4] La Banque Mondiale et le FMI affirment que « tous les Etats doivent taxer le carbone »[5] De nombreuses entreprises se sont elles-mêmes déclarées favorables à cette idée.  Des politiques de taxation du carbone sont déjà appliquées par une quarantaine de gouvernements ainsi que par des régions et des municipalités. Toutefois la question du prix du carbone mais n’est pas sur l’agenda de la COP 21 et il est institutionnellement impossible qu’un prix mondial du carbone soit imposé. Il est probable que de nouveaux territoires (nations, états américains, régions, villes) établiront des taxes ou des marchés de permis d’émission et ceci pourrait déboucher à terme sur de multiples interconnexions qui favoriseraient une convergence des prix. Le cheminement est long et la vitesse de progression dépend très fondamentalement de la façon dont les citoyens du monde prendront conscience de la gravité du réchauffement climatique et de la nécessité d’agir plus vite et plus fort.

Les transformations géopolitiques de l’équation énergie-climat

Dans de nombreux pays, on constate une inflexion significative des systèmes énergétiques qui offrent une place plus importante aux énergies renouvelables, à l’efficacité énergétique, à la décentralisation. Cette évolution, impulsée par la base, correspond à une volonté citoyenne plus affirmée de participer davantage à la définition du cadre environnemental dans lequel vivent les citoyens : qualité de l’air qu’ils respirent et de l’eau qu’ils boivent, transport, chauffage, traitement des déchets, utilisation des ressources locales. Cette attitude correspond souvent à une prise de conscience des problèmes d’environnement et de l’importance du réchauffement climatique. Les composantes de cette évolution sont nombreuses : utilisation des ressources énergétiques locales, combinaison de ressources différentes et de technologies disponibles, raccourcissement des circuits entre la production et la consommation, utilisation du stockage, recherche d’une meilleure efficacité énergétique. Cette évolution se combine avec une meilleure intelligence énergétique que l’on appréhende à travers l’extension du qualificatif de smart. Ce ne sont pas seulement les smart grids mais aussi les smart homes, smart buildings, smart cities et smart consumers. Attention, les systèmes énergétiques décentralisés ne vont pas se substituer aux systèmes existants mais ils vont les compléter et les modifier à la marge. On  est en train d’assister à une sorte d’hybridation des plus décentralisés, plus autonomes, plus intelligents et surtout moins intenses en carbone. Le réchauffement climatique devrait accentuer cette tendance mais la vitesse d’évolution dépend très fondamentalement de la vigueur avec laquelle les citoyens pousseront la classe politique à agir. La COP 21 ne met pas un terme à une évolution des températures qui nous entraîne  bien au-dessus de 2°C mais elle représente  tout de même un progrès dans la régulation climatique mondiale. Cette régulation devrait s’affirmer plus fortement avec la multiplication des événements climatiques extrêmes et la prise de conscience des citoyens du monde.

Jean-Marie Chevalier, Université Paris-Dauphine

A paraître dans la revue Risques de décembre 2015

[1] Albert Bressand : Good Cop21, Bad Cop21 : une réflexion à contre-courant. Fondation pour l’Innovation politique 2015

[2] Jean-Marie Chevalier et Olivier Pastré (sous la direction de) L’énergie en état de choc. Préface de Gérard Mestrallet, Eyrolles, 2015

[3] Michel Damian : Les chemins infinis de la décarbonisation, 2015.

[4] Christian de Perthuis et Raphaël Trotigon : Le climat, à quel prix, Odile Jacob, 2015

[5] Jim Young Kim, Président du groupe Banque Mondiale et Christine Lagarde, Directrice générale du FMI.   Le Monde 29 octobre 2015.

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