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Avant de prédire la catastrophe, attendons que Trump commence

Lors de sa présentation des perspectives économiques pour 2017, Jim Yong Kim, président de la Banque mondiale, a insisté sur les risques que l’incertitude politique dans les « grandes économies » pouvait faire courir à la croissance mondiale. Il est évident que l’incertitude ne fait pas bon ménage avec la croissance car elle réduit les investissements privés et engendre des comportements attentistes. Pourtant, on ne peut quand même pas dire que le monde était, il y a un an, parfaitement prévisible et que Trump et le Brexit sont venus tout perturber. C’est un travers malheureux que de systématiquement commenter l’actualité en oubliant le passé et en dramatisant chaque événement, qui devient nécessairement le début d’une nouvelle ère d’incertitude. Trump et le Brexit arrivent dans un monde déjà très incertain qui, au cours des dix dernières années, a vu des faillites de banques plus que centenaires, des défauts de paiements d’état souverains et, de Moscou à Shanghai, de nombreuses crises boursières.

La mise en garde de la Banque mondiale porte en réalité sur les orientations de politique économique que les administrations américaines et britanniques pourraient prendre. Car Donald Trump n’est pas réellement incertain : il défend une politique assez basique qui affiche un patriotisme économique avec de forts accents pro-business. Ironie du sort ou conséquence logique, la Bourse semble apprécier avec un Dow Jones qui a augmenté de près de 9 % depuis l’élection américaine. Mais ce qui fâche à Washington, c’est la violente opposition du nouvel hôte de la Maison-Blanche à un monde plus ouvert aux marchandises, capitaux, et travailleurs venant de l’étranger. Comme en Angleterre six mois avant, c’est surtout à l’encontre de ces derniers que la démagogie a atteint des sommets. Comment un magnat de l’immobilier peut-il feindre d’ignorer que les travailleurs étrangers occupent des emplois dans les secteurs délaissés par les nationaux ? La construction en est, depuis toujours, le symbole aux Etats-Unis et, aujourd’hui encore, 15 % des travailleurs étrangers y sont employés contre 8 % des natifs. Un mur à la frontière mexicaine pour Donald Trump, une préférence nationale pour Theresa May, l’annonce de la fermeture des frontières s’accompagne d’une violente surenchère. Or depuis des années, les économistes de la Banque mondiale répètent qu’il faut mieux partager les gains de la mondialisation et promouvoir une croissance inclusive. Ce n’est pas avec des déclarations démagogiques que Donald Trump aidera les perdants de la mondialisation.

Le discours du patron de la Banque mondiale traduit aussi une vraie inquiétude. L’institution, créée par un traité international pour aider au développement, et peuplée de docteurs en économie venant des quatre coins du monde, est la quintessence de l’intelligencia multiculturelle que Donald Trump exècre. Or, les Etats-Unis sont le premier actionnaire de la Banque et détiennent à eux seuls 16,5 % des droits de vote au Conseil des administrateurs. La présentation des perspectives économiques était donc opportunément le moment pour rappeler certains principes et marquer sa distance vis-à-vis du futur président. Plus fondamentalement, l’inquiétude engendrée par Trump et le Brexit révèle le poids que les économistes de la Banque mondiale attribuent au politique et à la politique économique. Comme beaucoup d’experts travaillant auprès des gouvernements, ils attachent une grande importance à ce que l’on suive leurs préconisations et sont toujours prompts à prédire une catastrophe à ceux qui suivront les conseils des experts concurrents. Tout changement politique est aussi l’occasion de démontrer la proximité des thèses défendues avec les choix des électeurs. Certains experts n’hésitant pas à même réinterpréter le discours « anti-experts », souvent entendu dans les campagnes électorales, comme la preuve qu’eux seuls avaient raison contre tous. L’élection de Donald Trump est un vrai séisme politique. Mais l’abstention et la volatilité de l’électorat révèlent plutôt que les électeurs ne croient plus, contrairement aux experts, que la politique a un impact sur l’économie.

 

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