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Le libre-échange exige d’être stratège

Le libre-échange est régulièrement attaqué par le président américain, mais Donald Trump pourra-t-il vraiment s’éxonérer des règles du jeu ? Rien n’est moins sûr.

Steven Mnuchin a fait une entrée remarquée à son premier G20. Il a obtenu de ses collègues qu’ils renoncent à l’engagement rituellement pris depuis des années «  d’oeuvrer pour une économie mondiale plus ouverte et de  rejeter le protectionnisme  ».

Le nouveau secrétaire du Trésor américain a ainsi rendu plus crédible ce qui, jusqu’ici, pouvait passer seulement pour un propos de campagne de Donald Trump  : les Etats-Unis n’excluent pas de prendre demain des mesures visant à protéger leur marché de la concurrence internationale.

Dans le tohu-bohu qui s’est installé à Washington depuis janvier, ce premier pas des autorités américaines en direction du protectionnisme a finalement assez peu attiré l’attention. Il mérite pourtant qu’on s’y arrête.

Comment les Etats-Unis, qui étaient jusqu’ici les apôtres du libre-échange et qui depuis des décennies n’ont cessé d’en prêcher les bienfaits, en sont-ils arrivés là  ?

Un malentendu

Mis en perspective, ce revirement apparaît comme la conséquence ultime d’un malentendu entretenu par les idéologues du libre-échange. Pour bénéficier de ses bienfaits, il ne suffit pas, contrairement à ce qu’ils laissent croire, de s’ouvrir au commerce international : il faut aussi faire l’effort de s’adapter à cette ouverture et apprendre à en tirer parti.

Que la Chine devienne dans la bataille commerciale qui s’annonce la cible privilégiée des Etats-Unis n’aurait ainsi rien d’étonnant  : ces derniers, forts de la puissance de leur économie, ont cru pouvoir continuer d’aborder passivement l’échange international, alors même que, depuis plusieurs décennies, ils ont face à eux des pays décidés à s’en servir, avec méthode et détermination, pour accélérer leur développement.

De ce point de vue, la Chine n’a fait que suivre la voie tracée quelques décennies plus tôt par d’autres pays d’Asie, comme la Corée du Sud.

Comme la Chine des années 1980, ces pays n’avaient, lorsqu’ils se sont ouverts à l’économie mondiale, qu’un atout : le faible prix de leur travail. Ils s’en sont servis pour attirer, les unes après les autres, les activités manufacturières dont la localisation était particulièrement sensible à la faiblesse de ce prix. Ils ont ainsi pris position dans le textile d’abord, dans l’électronique ensuite, puis dans l’automobile et dans d’autres industries mécaniques.

Leurs partenaires commerciaux, après avoir tenté de s’en protéger, ont finalement accepté cette concurrence nouvelle. Ils ont pu acheter à bas prix vêtements, téléviseurs et automobiles… en même temps qu’ils voyaient disparaître les emplois de ceux qui, chez eux, les produisaient.

L’entrée de la Chine dans la globalisation a eu les mêmes effets, décuplés par la taille du pays.

Penser l’après

Les Etats-Unis, dont elle est aujourd’hui le principal fournisseur, ont accepté sa concurrence sans faire d’effort particulier pour s’y adapter.

Leurs investissements en éducation et en formation n’ont pas été redoublés, pas plus que n’ont été renforcés les mécanismes permettant de compenser ceux (salariés, entreprises, régions) qui perdaient au développement de ces échanges.

Penser qu’il suffit de laisser faire le libre jeu du marché et de disposer d’un marché du travail flexible pour tirer parti de l’échange international est une illusion.

Si l’on ne fait rien pour en redistribuer les gains et pour faire que le travail «  libéré  » dans un secteur trouve bien à s’employer dans un autre, l’échange international finira, plus ou moins vite, par susciter une réaction de rejet. L’élection de Donald Trump en a été la claire manifestation.

Une déclaration de guerre commerciale

Jusqu’où les Etats-Unis vont-ils aller dans ce rejet  ? On le saura assez vite.

Après l’échec cuisant du «   Repeal and Replace » qui devait mettre fin à l’Obamacare, la nouvelle administration et le Parti républicain n’ont guère le choix  : il leur faut au moins tenir leur promesse d’une «  très grande  » réforme fiscale.

Or leur projet de réforme de l’impôt sur les sociétés comporte une dimension de politique commerciale manifeste  : l’«  ajustement frontalier  », qui serait fait pour calculer le profit imposable, est une incitation à relocaliser les activités manufacturières aux Etats-Unis. Son adoption serait une déclaration de guerre commerciale.

Avec le recul, la modification demandée par Steven Mnuchin lors du dernier G20 apparaîtrait alors moins anodine.

 

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