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La guerre des monnaies : comprendre les transformations à l’œuvre

Couverture du livre "La nouvelle guerre des monnaies" (Odile Jacob) co-rédigé par Christian de Boissieu et Marc Schwartz

Dans un contexte marqué par les tensions géopolitiques, les innovations technologiques et la fragmentation progressive de l’économie mondiale, le système monétaire international connaît des évolutions profondes. Le rôle du dollar, la montée en puissance des monnaies numériques et les débats autour de la souveraineté monétaire interrogent les équilibres établis depuis plusieurs décennies. Pour éclairer ces dynamiques, notre dernier « Café de l’éco » a réuni Christian de Boissieu, économiste et membre du Cercle des économiste, Marc Schwartz, PDG de la Monnaie de Paris et Xavier Debrun, chef économiste et directeur général des statistiques, des études et de l’international de la Banque de France, autour des grandes mutations des monnaies, publiques comme privées. 

L’un des constats majeurs issus des échanges est que le système monétaire international n’est pas en rupture, mais en transition. La domination du dollar demeure un fait central, soutenue par la profondeur des marchés financiers américains, la liquidité des actifs en dollars et des effets de réseau puissants. Toutefois, cette position est de plus en plus questionnée, dans un contexte de fragmentation géopolitique et de remise en cause du leadership américain. 

Les débats ont souligné qu’une évolution vers un système plus multipolaire, structuré autour de plusieurs grandes monnaies comme le dollar, l’euro et le yuan, est envisageable à moyen terme. Néanmoins, cette transition soulève des interrogations importantes : un tel système serait-il aussi stable et efficace que l’ordre actuel ? L’absence d’actifs sûrs et liquides comparables aux bons du Trésor américain, notamment en zone euro, constitue un frein à l’émergence d’alternatives crédibles. La question n’est donc pas seulement celle du remplacement du dollar, mais des conditions nécessaires à la construction d’un nouvel équilibre monétaire. 

Monnaies privées et innovations financières : entre opportunités et risques 

La montée des cryptoactifs et des stablecoins constitue une autre transformation majeure. Les intervenants ont insisté sur la nécessité de distinguer les différentes générations de cryptomonnaies. Les premières, comme le bitcoin, apparaissent essentiellement comme des actifs spéculatifs, caractérisés par une forte volatilité et l’absence de valeur intrinsèque. À l’inverse, les stablecoins reposent sur un ancrage à des actifs financiers ou à des devises, ce qui leur confère une relative stabilité. 

Ces innovations ouvrent des perspectives en matière de rapidité et de coût des transactions, en particulier pour les paiements internationaux. Cependant, elles introduisent également de nouveaux risques. L’absence de cadre prudentiel complet, la concentration des émetteurs et l’absence de prêteur en dernier ressort exposent ces instruments à des crises de confiance potentiellement déstabilisatrices. Par ailleurs, leur développement, largement adossé au dollar, pourrait renforcer la domination de cette monnaie sous des formes renouvelées. 

Le rôle des banques centrales et la question de la souveraineté monétaire 

Face à ces évolutions, les banques centrales cherchent à adapter leur action. Le projet d’euro numérique s’inscrit dans cette dynamique : il vise à offrir une alternative publique aux monnaies privées numériques, tout en accompagnant les transformations des usages de paiement. Il s’agit également de préserver la souveraineté monétaire dans un environnement où les innovations financières pourraient, à terme, concurrencer les instruments traditionnels. 

Les discussions ont toutefois mis en évidence les difficultés de mise en œuvre de ces projets. Les résistances du secteur bancaire, les incertitudes politiques et la complexité des arbitrages ralentissent les avancées. Ce décalage soulève des enjeux stratégiques pour l’Europe, qui doit concilier innovation, stabilité financière et autonomie monétaire. 

La persistance du cash et la question de la confiance 

Un autre enseignement important concerne la place du cash. Malgré le développement rapide des paiements numériques, l’argent liquide conserve un rôle central, notamment en période de crise. Il constitue un socle de confiance pour les citoyens, qui continuent de s’y référer lorsque les autres moyens de paiement deviennent incertains ou indisponibles. 

Ce phénomène rappelle que la monnaie repose avant tout sur la crédibilité des institutions qui l’émettent. Les transformations technologiques, aussi rapides soient-elles, ne peuvent se substituer à cette dimension fondamentale. La confiance demeure le principal déterminant de l’acceptation et de la stabilité d’une monnaie. 

Quand géopolitique, innovation et guerre commerciale se télescopent

Enfin, les échanges ont mis en lumière l’émergence de nouvelles zones de fragilité, notamment le développement du crédit privé en dehors du cadre bancaire traditionnel. Ce phénomène, souvent associé au shadow banking, résulte en partie du contournement des contraintes réglementaires. S’il contribue à diversifier les sources de financement, il soulève également des risques en matière de stabilité financière, en particulier dans un environnement de taux d’intérêt élevés. 

Les discussions de ce « Café de l’éco » montrent que les transformations monétaires actuelles sont multiples et imbriquées. Elles ne se résument ni à une simple évolution technologique ni à un rééquilibrage géopolitique, mais résultent de l’interaction entre innovations financières, choix politiques et dynamiques économiques. Comprendre ces mutations est essentiel pour anticiper les évolutions du système monétaire international et adapter les politiques publiques aux enjeux de souveraineté, de stabilité et d’efficacité qui se dessinent. 

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