Miser sur l’IA à tout prix ou repenser nos investissements ? Alexandra Roulet défend une approche européenne, responsable et stratégique.
Les investissements dans l’intelligence artificielle ont atteint des montants record en 2025 et ont tiré la croissance américaine. Les valorisations mirobolantes font craindre une correction abrupte en 2026. Une correction aura sûrement lieu. Mais de quelle ampleur ? Cela dépend bien sûr de la capacité des entreprises d’IA à convaincre qu’elles généreront les profits record espérés. Mais cela dépend aussi de la façon dont évolue l’appréciation des risques sociaux, environnementaux et politiques associés à l’IA.
Une IA qui évolue plus vite que les lois
Il faudrait un ralentissement net si l’on adhère à la vision inquiétante de Dario Amodei, le PDG d’Anthropic. Dans un essai récent, il explique que la technologie évolue trop vite pour que nos lois et réglementations puissent suivre. Une Constitution pour l’IA pourrait éviter qu’elle ne s’affranchisse de valeurs fondamentales. En particulier, pour qu’elle ne se retourne pas contre l’homme. Mais quels sont ces risques et dans quelle mesure faut-il avoir peur ?
Le premier risque préoccupant est l’empreinte environnementale de l’IA. Malheureusement plus personne, ou si peu, ne semble y prêter attention. L’énergie nécessaire pour faire tourner les data centers freine la transition écologique et encourage le recours aux énergies fossiles. Le changement de pied de l’administration américaine sur ces sujets, et la course mondiale au leadership technologique, relèguent ces préoccupations au deuxième plan. Il s’agirait au contraire d’adapter la vitesse de développement des data centers à ce que notre planète peut tolérer. Et donc ralentir. Pour le meilleur.
L’autre risque est l’impact de ces cerveaux artificiels sur nos préférences politiques et nos systèmes institutionnels. De ce point de vue il est capital de garantir une autonomie technologique en Europe. L’enjeu est de tirer la croissance européenne mais surtout de conserver nos valeurs et de ne pas être à la merci des visions américaines ou chinoises.
Faut-il craindre la disparition des emplois ?
D’autres craintes sont à mon avis exagérées, notamment sur l’emploi. L’élite s’affole car sa progéniture voit se réduire le nombre de postes auxquels elle peut prétendre. Les entreprises de conseil recrutent beaucoup moins de juniors. La belle affaire ! À mon sens, pas de panique. Certes, les destructions d’emploi vont se multiplier et toucher certains jeunes cols blancs. Mais à chaque précédente révolution technologique, les destructions ont précédé les créations d’emplois. Jamais, par le passé, la technologie n’a acté la fin du travail. Les gains de productivité ne servent pas à produire autant avec moins de main-d’œuvre, mais à croître. Cette croissance tire la demande d’emplois et compense les destructions. Nombreuses sont les tâches qui seront réalisées par une IA. Certains métiers disparaîtront. Mais nous trouverons d’autres façons d’utiliser notre temps à d’autres fins professionnelles.
Une leçon d’histoire pour comprendre ce changement
Keynes expliquait en 1931, à propos de la révolution de l’électricité, que la société souffre car les changements sont trop rapides et créent un chômage technologique temporaire. Celui-ci n’est que temporaire et ne doit pas nous empêcher de voir les progrès qui nous attendent. L’histoire risque de se répéter.
Autrement dit, continuons à investir dans l’IA pour son formidable potentiel de progrès. Essayons d’orienter nos investissements vers les IA de notre continent pour développer une technologie au service de l’homme, de sa santé et de son bien-être, et qui ne risque pas de se retourner contre notre espèce.
