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Baisse du pétrole : bonne ou mauvaise nouvelle ?

Baisse du pétroleLe prix du pétrole aura donc été divisé par deux en six mois, dans une longue glissade qui tend vers le point bas atteint peu après la chute de Lehman Brothers. La sidération domine, car l’année 2013 avait été la plus calme depuis 1995, avec une amplitude mensuelle des variations du prix (moyenne brent-WTI) restée contenue sous les 5 %. Par comparaison, en 1990, 1999 et 2008 les variations mensuelles avaient été comprises entre 25 et 30 % (et bien plus pour le seul WTI).

Les théories du complot foisonnent pour expliquer cette soudaine tempête en eaux calmes : action fomentée à l’encontre des Etats-Unis (et de ses huiles de schiste) ou de la Russie, ou bien encore de l’Iran… De façon moins romanesque, il n’est pas interdit de considérer que le pétrole fonctionne actuellement comme un marché dont le prix échappe (au moins transitoirement) à toute forme de régulation efficace. Dans un contexte où les zones de production ont été diversifiées (pétrole non conventionnel, off-shore profond…) et dès lors que la demande est peu dynamique, la capacité de « gouvernance » de l’Opep se trouve écornée. Et l’Arabie saoudite a rationnellement pu estimer qu’elle manquait d’incitations à s’engager dans une action de « service public » en tentant de contrarier la baisse, au bénéfice de l’ensemble des producteurs, alors que l’Opep n’est à l’origine que de 30 des 90 millions de barils/jour de production mondiale. Il faut avoir à l’esprit que la production russe a atteint en décembre son niveau record depuis 1990 et que les Etats-Unis prévoient, pour 2016, d’avoir retrouvé leur plus haut de 1970 (soit près de 10 millions de barils par jour). Le risque pour l’Arabie saoudite était, en outre, d’échouer à contrecarrer durablement la tendance baissière et de révéler une capacité d’action érodée dans l’état des forces en présence. Dans un tel contexte, la stratégie du « wait and see » n’est pas la moins raisonnable.

Que l’explication soit géopolitique ou, plus prosaïquement, économique, le fait est que les prix baissent : leur division par deux signifie que la facture pétrolière mondiale est ramenée de 10 à 5 milliards de dollars par jour environ, soit de l’ordre d’une réduction de 1.500 à 2.000 milliards de dollars, pour moitié imputés aux pays de l’OCDE, si un niveau inférieur à 50 $ était maintenu sur une année pleine. Pour la France, l’allégement dépasserait la vingtaine de milliards d’euros, d’autant que le prix du gaz (partiellement indexé sur celui du pétrole) serait également raboté (notons que le recul de l’euro amortit la baisse). Par temps difficiles, la réaction naturelle est d’applaudir et de remercier des cieux soudain plus cléments.

Pourtant, les raisons de redouter les effets de cette baisse des prix ne manquent pas et méritent attention. Un mouvement de prix aussi violent, sur la commodité la plus universelle, ne peut que susciter l’inquiétude dans un contexte de très longue convalescence. Les hydrocarbures pèsent pour 25 % du PIB russe et 70 % des exportations; pour les pays africains (Gabon, Angola, Congo, Guinée équatoriale), la proportion du PIB oscille entre 40 et 80 %; en Amérique latine (Equateur, Venezuela) la dépendance des recettes publiques est à hauteur de 30 à 50 %. Plus près de nous, l’Algérie aurait besoin d’un prix du baril au moins égal à 120 dollars en 2015 pour boucler son budget. C’est ce qui conduit Rabah Arezki et Olivier Blanchard à pronostiquer à la fois un impact positif de la baisse de prix sur la croissance mondiale (de +0,3 % à +0,7 % en 2015), tout en mettant fortement en garde contre la menace de recalibrage des risques et de brusques mouvements de capitaux.

L’autre raison d’assourdir les manifestations d’allégresse est que 2015 doit être ponctué par la conférence internationale sur le climat (COP 21) de Paris en décembre. Dans ce contexte, la logique est que la transition énergétique est une « bonne affaire » économiquement, puisqu’elle conduit à s’émanciper progressivement d’un pétrole cher. Ainsi, la loi française sur la transition énergétique prévoit-elle une réduction des consommations d’énergies fossiles de 30 % en 2030. S’il est peu plausible que nous soyons au début d’un « contre-choc » durable (ce qu’exclut l’Agence internationale de l’énergie), la persistance de niveaux inférieurs à 50 dollars durant 2015 risque de troubler les esprits (et de complexifier le calcul économique) à l’abord d’une conférence où les parties devront prendre des engagements de réduction de leurs émissions de CO2 et s’y tenir ensuite.

 

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