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L’ampleur des contraintes qui pèseront sur la politique économique de Janet Yellen

Nommée par le président élu américain Joe Biden, l’ancienne patronne de la FED, Janet Yellen, s’apprête à prendre la tête du ministère américain des Finances. Elle devra relancer la première économie du monde plombée par la pandémie de Covid-19. André Cartapanis détaille les enjeux d’un challenge compliqué.

La nomination de Janet Yellen au titre de secrétaire au Trésor US a suscité une approbation unanime. Son curriculum est impressionnant: notoriété académique comme professeur d’économie à Berkeley et à cause de ses travaux internationalement reconnus sur les causes macroéconomiques du chômage et les dysfonctionnements du marché du travail ; expérience sans équivalent comme vice-présidente de la Fed, la banque centrale américaine, aux côtés de Ben Bernanke (de 2010 à 2014) au plus fort de la crise financière et de la Grande contraction qui s’en est suivie, avant de succéder à celui-ci comme présidente de la Fed (de 2014 à 2018). Nul ne peut donc contester ses compétences. Mais cela suffira-t-il pour sortir l’économie américaine de la récession et pour placer celle-ci sur une nouvelle trajectoire de croissance soutenable ? Rien n’est moins sûr au vu de l’ampleur des contraintes qui pèsent sur l’économie américaine.

Même si la récession devrait être limitée à – 3,5% en 2020, il est impératif, pour assurer la reprise de l’activité économique et de l’emploi, de renouveler le plan de relance initié au premier semestre 2020 sous la présidence Trump et qui a déjà conduit à un déficit budgétaire abyssal, de l’ordre de 20% du PIB, et à un taux d’endettement public proche de 100% du PIB, fin 2020. Car cette politique fait suite à la politique de surchauffe budgétaire ayant assuré un taux de chômage de seulement 4% avant la pandémie, mais au prix d’une forte aggravation des déficits américains (budget, balance des paiements courants). Dans une situation où les taux d’intérêt directeurs sont déjà proches de zéro, la politique monétaire est devenue inopérante et ne fait qu’alimenter les marchés d’actifs, sans effet significatif sur l’économie réelle. Il n’y a pas d’autre solution que de poursuivre le stimulus budgétaire, dont l’ampleur devrait être âprement négociée avec l’éventuelle majorité républicaine au Sénat. Mais rien ne prouve que ce nouveau choc de demande publique sera relayé par un redémarrage de la demande interne des consommateurs et des entreprises ou sur les marchés extérieurs. Tout dépend de la résolution de la crise sanitaire, d’un regain de confiance et, plus encore, d’un rebond de l’économie mondiale. Et surtout, qu’en sera-t-il du financement des déficits jumeaux américains ?

En charge également de la politique économique internationale des Etats-Unis, Janet Yellen devra s’atteler à la réduction du déficit des paiements courants américains tout en visant la stabilité du dollar. Car la politique menée par Donald Trump en la matière est un échec complet. S’ajoutant à la faiblesse du taux d’épargne des ménages américains qu’expliquent l’ampleur des inégalités et la stagnation des revenus parmi les plus pauvres, mais aussi parmi les classes moyennes, depuis 30 ans, le bras de fer avec la Chine et les mesures protectionnistes ont conduit, non pas à une amélioration mais à une aggravation du déficit US, couplée à une dépréciation du dollar, surtout depuis mars 2020 (de l’ordre de 12% vis-à-vis de l’euro), et à une hausse du prix des produits importés, largement non-substituables à court-terme, et donc à une amputation du pouvoir d’achat des américains. Il est difficile d’imaginer un renversement de la balance courante américaine à court terme. Si la Fed peut aisément financer le déficit budgétaire américain elle ne peut pas financer le déséquilibre externe, désormais de l’ordre de 3,5% du PIB. Les Etats-Unis parviendront-ils à rester attractifs pour les investisseurs internationaux, venant principalement aujourd’hui de la zone euro et de certains pays émergents ? Ce n’est pas assuré. La position extérieure des Etats-Unis vis-à-vis des non-résidents avoisine déjà les 70% du PIB, dont une part non négligeable relève des Bons du Trésor US accumulés par les banques centrales ou les investisseurs étrangers. En juin dernier, les avoirs étrangers sur le Trésor américain s’élevaient déjà à 6.700 milliards de dollars, soit environ 25% de la dette publique américaine, détenus en premier lieu par le Japon (1.260 milliards) et la Chine (1.080 milliards). On imagine les difficultés que pourraient rencontrer les Etats-Unis si les investisseurs internationaux, asiatiques ou européens, dans ce contexte, jugeaient plus attractifs et plus sûrs les placements en euros ou en d’autres devises. Une chute du dollar et une remontée des taux longs américains s’en suivraient, hypothéquant le redémarrage de l’économie US et provoquant une nouvelle crise financière mondiale.

La politique économique de sortie de crise des Etats-Unis est fortement tributaire du maintien du rôle de monnaie internationale incontestée dont bénéficie le dollar et du leadership et de la crédibilité politique de Washington à l’échelle globale. Mais la Chine est désormais une puissance mondiale qui concurrence l’Amérique et l’héritage géopolitique de Donald Trump est lourd, très lourd même : guerre commerciale, y-compris avec les alliés naturels de l’Amérique, l’Union européenne en premier lieu ; extraterritorialité de l’embargo sur l’Iran via le contrôle de l’usage du dollar ; mise en cause de l’OMC, de l’OMS et de l’accord de Paris sur le réchauffement climatique ; en réaction à l’unilatéralisme américain et au blocage imposé à l’OMC, création récente, sous l’égide de Pékin, de la zone de libre-échange Asie-Pacifique qui isole l’Amérique et associe désormais 15 pays autour de la Chine, dont l’Australie, le Japon et la Nouvelle-Zélande.

On promet à Janet Yellen une météo de tempête politique face à l’hostilité du Sénat et à une Amérique plus divisée que jamais. C’est vrai. Mais le pilotage de l’économie américaine n’est plus seulement entre les mains de la secrétaire au Trésor et du président de la Fed. Joe Biden a récemment déclaré : l’Amérique est de retour, prête à guider le monde et non pas à s’en retirer ; le multilatéralisme est de retour. Ce n’est pas une option mais désormais une nécessité. C’est au moyen d’une coordination accrue des politiques de relance à l’échelle globale, surtout dans les zones en excédent commercial, d’un engagement collectif dans le refus du protectionnisme destructeur impulsé par Donald Trump, et donc d’un redémarrage de l’économie mondiale que les Etats-Unis pourront sortir de la récession en évitant le scénario du pire d’une crise monétaire et financière. Cela impose de viser un avenir commun avec le reste du monde et l’amorce d’une nouvelle gouvernance internationale, pourtant introuvable depuis 20 ans, mais désormais sous leadership partagé. Mais l’Amérique y est-elle disposée ? Ce ne serait alors que dans un second temps que Joe Biden et Janet Yellen pourraient s’atteler aux faiblesses structurelles du capitalisme US, en panne de progrès social pour le plus grand nombre, et aux profondes divisions entre les américains. Good Luck Madam Yellen.

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