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Le cycle des affaires a-t-il disparu ?

Les taux bas, voire négatifs, seraient-ils aussi le signe, ou la traduction, d’un changement de paradigme économique ? Bertrand Jacquillat explique pourquoi l’évolution de l’économie mondiale bat en brèche certaines théories économiques et pousse parfois les autorités monétaires dans leurs retranchements.

La théorie du cycle des affaires a des parrains prestigieux. Schumpeter d’abord et son opus monumental « A theoritical, historical and statistical analysis of the business cycle », qui introduit la distinction classique entre cycle court de Kitchen, cycle intermédiaire de Juglar et cycle long de Kondratieff ; et d’autres tout aussi prestigieux que sont Marx, Ricardo, Say, Mill ou encore Hayek.

L’encyclopédie « New Palgrave in Economics » donne la définition suivante du cycle des affaires (Trade cycle) : « La dynamique des économies capitalistes est caractérisée par deux phénomènes : la croissance soutenue de la production et de l’emploi et des oscillations d’amplitude de ces variables économiques, et du niveau des prix ». Malgré ces parrainages prestigieux, cette définition du cycle des affaires ne semble pas correspondre à la réalité des économies contemporaines, même si les craintes d’une récession mondiale sont d’actualité, notamment à cause de la longévité du cycle économique, le plus long de l’histoire, entré dans son 122e mois consécutif d’expansion.

Sans tomber dans le panneau du « This time is different », force est de reconnaître que les récessions sont de plus en plus rares, et les phases d’expansion économique de plus en plus longues. A titre d’illustration, dans les 35 ans qui ont suivi la seconde guerre mondiale, il y a eu huit récessions aux Etats-Unis, mais seulement quatre dans les 35 années suivantes. Les raisons de cette raréfaction sont diverses.

La première est la segmentation mondiale des chaînes de valeur dans le processus de production couplé au « just in time ». Il y a aussi l’envers de la médaille du déclin de la part relative du secteur manufacturier dans l’économie, avec pour conséquence la marginalisation du cycle des stocks, qui était au cœur du livre de référence sur les fluctuations économiques d’Alvin Hansen, épigone de Keynes et professeur d’économie à Harvard dans les années 1950 : « Business Cycles and the National Income ».

En corollaire, la part des services dans l’économie devient de plus en plus importante, et ceux-ci n’ont pas une dynamique de cycle très forte. Le crépuscule du cycle des affaires s’explique, enfin, par la crédibilité de la fonction de réaction des Banques centrales. Confrontées à des taux d’inflation durablement très faibles, celles-ci n’hésitent plus à prendre des mesures pour stimuler l’économie, comme la baisse des taux d’intérêt et autres mesures non conventionnelles de politique monétaire. C’est précisément la raison pour laquelle le palmarès des prévisions de récession est aussi médiocre. Comment pourrait-il en être autrement ?

Dès qu’apparaît le risque d’une récession, la réaction des Banques centrales est immédiate pour contrer les forces qui pourraient y conduire. C’est cette croyance qui suscita l’hubris qui prévalait dans les années 2000 avec le slogan de la grande modération, jusqu’à ce que surgisse la crise financière de 2008/2009. C’est que les risques se sont déplacés. Le cycle économique des affaires d’Alvin Hansen a été supplanté par le cycle financier de Hyman Minski. Les nouvelles récessions sont provoquées par les crises financières, comme celle de 2008/2009, ou celle de 2001 à la suite de l’éclatement de la bulle internet, et aussi, éventuellement, par les répercussions économiques des affrontements géopolitiques.

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