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Le piège de l’endettement se referme pour les pays du sud

Les grands pays industriels ne sont pas les seuls concernés par les questions liées à la dette, loin s’en faut. André Cartapanis explique pourquoi la fragmentation de l’économie mondiale va peser de plus en plus lourdement sur les pays en voie de développement

Depuis les années 1980, nombre d’économies émergentes ou de pays à faibles revenus, en pénurie d’épargne ou disposant d’un ratio capital/travail plus faible que parmi les pays industriels, ont fait le pari d’une stratégie de développement s’appuyant sur les entrées de capitaux et le recours au crédit international. Parmi les effets attendus figuraient la baisse du coût du capital, un investissement accru, des gains de productivité, l’essor des exportations et une croissance plus forte… Cela revenait à combiner la théorie de la croissance transmise par les entrées de capitaux et la théorie de la croissance tirée par les exportations.

La question de la soutenabilité de la dette

Bien sûr, cela posait la question de la soutenabilité de cette dette. D’abord, que les agents économiques des pays emprunteurs (Etat, entreprises) utilisent de façon efficace ces financements, de telle manière que le retour sur investissement permette de rembourser le crédit initial, capital et intérêts (ou dividendes). Ensuite, ou plutôt en même temps, que se maintienne l’absorption future par le reste du monde d’une production nette exportée. Car sur le plan macroéconomique, face à la dette externe, ce ne sont pas seulement les débiteurs, privés ou publics, qui doivent assurer le remboursement. C’est l’économie nationale dans son ensemble, en dégageant les devises nécessaires sous la forme d’un surplus exportable, sauf à reporter à l’infini les échéances, à la faveur d’un renouvellement des financements à des conditions de taux inchangées. Or, cela induit deux conséquences. D’abord, la contrainte de remboursement externe exige une extraversion des économies du Sud en fonction de leur capacité à dégager dans le long terme un surplus exportable qui « rapporte » des devises étrangères, au détriment des besoins fondamentaux du pays, par exemple en matière de sécurité alimentaire. Ensuite, cela assujettit la soutenabilité de la dette au maintien de l’ouverture des marchés des pays prêteurs, à la vigueur de leur croissance et à la stabilité des conditions financières initiales (taux d’intérêt, taux de change, termes de l’échange).

La conjonction des crises

Aujourd’hui, les effets du COVID, de la guerre en Ukraine, de l’accélération subite de l’inflation et de la remontée des taux d’intérêt, les conséquences de l’explosion des prix de l’énergie ou des céréales, l’extension des mesures protectionnistes, les prémices d’une stagflation mondiale (au mieux), tout ceci renchérit les importations et ralentit les exportations des pays du Sud (hors exportateurs d’énergie, évidemment). Ce faisant, ces chocs obèrent dramatiquement la solvabilité de la dette externe des pays du Sud, héritée de 40 ans de libéralisation financière et dont les montants sont devenus considérables.

Le piège de l’endettement se referme

C’est là un phénomène qui va s’inscrire dans la durée. Car la décélération de l’activité et la hausse prévisible des dépenses militaires et des compensations apportées aux ménages pour faire face à la hausse des prix de l’énergie et des produits alimentaires, sans parler des coûts considérables des politiques de décarbonation et de transition énergétique, vont inévitablement alourdir l’endettement public des pays industriels, dans un contexte de normalisation monétaire imposé par l’inflation qui en augmentera la charge. Et s’y ajoute désormais l’irruption de nouvelles exigences, relevant du patriotisme économique ou de l’impératif de résilience, se traduisant par la régionalisation des chaînes internationales de production et la volonté politique d’impulser des relocalisations et de réduire la sous-traitance internationale dont avaient pu bénéficier nombre de pays du Sud. La nouvelle fragmentation de l’économie mondiale se fera au détriment des pays du Sud. Elle devrait les priver d’une part substantielle de leurs capacités endogènes de remboursement de la dette externe tout en limitant leur accès aux capacités exogènes de nouveaux financements, de nature à assurer le report des échéances. On le voit, pour les pays du Sud, le piège de l’endettement international est en train de se refermer.

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