Des universitaires avec une conviction : l’importance d’un débat ouvert et accessible

Le risque d’une guerre des monnaies inversée

La remontée des taux d’intérêt par les Banques centrales génère une guerre des monnaies d’un nouveau genre. La lutte contre l’inflation l’emporte désormais sur les objectifs de compétitivité. Selon André Cartapanis, cette nouvelle donne porte en elle les germes d’une possible récession mondiale.

En relevant à nouveau ses taux directeurs, le 21 septembre, la Réserve fédérale (Fed) a confirmé le très net durcissement de la politique monétaire américaine. Fin 2022, le loyer de l’argent aux États-Unis devrait dépasser 4,5%. Et le dollar a poursuivi son appréciation vis-à-vis de toutes les devises. Le 22 septembre, l’euro a atteint un plancher inconnu depuis 20 ans, autour de 0,98 dollar (contre 1,22 début 2021).

L’inflation importée complique la stratégie européenne

Ce scénario complique la stratégie européenne de lutte contre l’inflation en ajoutant un choc de change, via l’inflation importée, aux chocs réels issus de la pandémie et de la guerre en Ukraine dont résulte la hausse des prix alimentaires et des prix de l’énergie. Car face au rebond de l’inflation, la Banque centrale européenne a adopté une remontée progressive et mesurée de ses taux directeurs, à un rythme plus faible qu’aux États-Unis, et cela alimente l’attractivité des placements en dollars et la hausse du billet vert.

Aucun pays industriel n’échappe à un tel phénomène et les émergents sont eux-aussi concernés, ce qui aggrave le poids de leur endettement externe, largement libellé en dollar. D’où le risque d’une guerre des monnaies inversée. En parlant de guerre des monnaies, on fait habituellement référence aux politiques de dépréciation concurrentielle que mènent certains pays, par le jeu d’une politique monétaire délibérément laxiste ou en intervenant à la baisse sur le marché des changes, afin d’obtenir indûment un avantage de prix dans le commerce international.

La course à l’appréciation

Mais certains économistes, Jeffrey Frankel par exemple, parlent aujourd’hui d’un risque de guerre des monnaies inversée. Plutôt que de se livrer à une course vers le bas sur le marché des changes, il s’agirait de mener une course vers le haut, en accentuant la remontée des taux d’intérêt, voire en intervenant sur le marché des changes pour stopper la dépréciation, voire pour provoquer une appréciation. Et cela, non pas vis-à-vis des effets sur le commerce extérieur mais pour contenir l’inflation en neutralisant l’inflation importée et, même, en jouant la carte d’une désinflation importée. Avec pour conséquence une accentuation du caractère restrictif des politiques monétaires et une remontée généralisée et accélérée des taux d’intérêt.

Peut-on échapper à un tel scénario ? On peut ici établir un parallèle avec la situation de l’économie mondiale au cours des années 1980. A l’époque, face à une inflation à deux chiffres, la très forte remontée des taux d’intérêt américains, couplée à un déficit budgétaire abyssal, avait provoqué une très forte surévaluation du dollar, jugée insoutenable pour l’économie américaine et avait conduit aux fameux accords du Plaza en 1985, puis du Louvre en 1987, sous la forme d’une stratégie coordonnée des pays industriels afin de faire baisser le dollar. A l’initiative des États-Unis, ces accords ont combiné des interventions massives des banques centrales, y-compris de la Fed, et une coordination plus marquée des politiques monétaires et budgétaires menées aux États-Unis, en Allemagne et au Japon. Avec un succès avéré.

Une récession mondiale à l’horizon

En 2022, la situation n’est pas du tout la même. Partout, la priorité est donnée à la lutte contre l’inflation et, pour l’instant, les autorités américaines ne semblent pas gênées outre-mesure par l’appréciation du dollar. Contrairement à son prédécesseur républicain, favorable à un dollar faible pour des raisons commerciales, le dollar fort ne semble pas contrarier le président démocrate, ni le président de la Fed d’ailleurs. Or, il n’y aura pas d’interventions coordonnées des banques centrales pour contrecarrer les distorsions de taux de change vis-à-vis du dollar si les États-Unis n’en prennent pas l’initiative. Si l’inflation mondiale ne recule pas, le scénario de la guerre des monnaies inversée paraît alors inévitable, avec une accélération de la hausse mondiale des taux d’intérêt, calquée sur les taux américains, et un risque très élevé de récession mondiale à l’horizon.

 


 

André Cartapanis, Membre du Cercle des économistes et Professeur émérite à Sciences Po Aix-en-Provence

Les Thématiques