Des universitaires avec une conviction : l’importance d’un débat ouvert et accessible

« Netflix et les autres… Que devient l’industrie du cinéma ?»

Avec la fermeture des lieux de spectacles, les professionnels de la culture rongent leurs freins. Pour ce qui est du cinéma, dans un contexte de forte concurrence des plateformes internet, Françoise Benhamou explique comment la crise s’est révélée accélérateur de tendances, phénomène durable tant sur le plan culturel qu’économique

La salle de cinéma, c’est une fierté française. Si l’on a compté 213 millions d’entrées en 2019, c’est grâce à un parc exceptionnel de salles : 2.045 établissements, soit 6.144 écrans dont 232 multiplexes représentant à eux seuls plus de 60% de la fréquentation. Mais la Covid est passée par là : en 2020, la fréquentation s’est effondrée de 70%, avec des salles fermées durant 162 jours. Des fermetures qui ont conduit à un embouteillage de films dont la sortie a dû être repoussée.

Et pendant ce temps, les Netflix (204 millions d’abonnés dans le monde…), Disney+ (95 millions d’abonnés, et un lancement en France en avril 2020), AppleTV+, Amazon Prime Video, OCS ont continué de prospérer. La compétition est féroce pour accroître le nombre d’abonnés et les fidéliser ; elle se joue sur des programmes en exclusivité, des séries addictives, le rachat de catalogues, des recommandations pertinentes, des films les plus récents possible, même s’il faut jongler avec la chronologie des médias qui définit l’ordre et les délais dans lesquels les diverses exploitations d’une œuvre cinématographique peuvent intervenir. La fermeture des salles a imposé des dérogations, et des films ont été disponibles en VOD à l’acte sans attendre les quatre mois réglementaires. « Bronx », un film Gaumont d’Olivier Marchal, a été vendu à Netflix alors qu’il devait sortir en salle. Canal+ a créé Canal+Première, label sous lequel la chaîne et sa plateforme MyCanal présentent chaque mois un film « de tous horizons, jamais exploité en France ».

Les amateurs de cinéma ont trouvé sur les plateformes de quoi répondre à leurs désirs. Certes, la salle est plus qu’un lieu de visionnage, elle est une sortie à part entière, un moment de convivialité. Mais il n’empêche : la durée de la crise installe les comportements de migration de la consommation en salle vers le visionnage sur d’autres écrans, et tout le modèle est fragilisé. Cette mise en question, au moins provisoire, du rôle central de la salle comme première fenêtre de diffusion, lieu de lancement des films et source d’une large part de l’argent public destiné au soutien de la filière à travers la TSA (taxe spéciale additionnelle, prélevée sur les billets d’entrée) menace l’équilibre du secteur.

Tout cela se préparait, et la crise est un accélérateur de tendances au sein desquelles la régulation parait de plus en plus obsolète : trente-six mois séparent la sortie en salle d’une première diffusion sur une plateforme de vidéo à la demande. Est-ce bien raisonnable ? Et si la transposition de la directive SMA (service de médias audiovisuels), obligeant les plateformes à investir une part de leur chiffre d’affaires dans les œuvres françaises et européennes, va apporter beaucoup d’argent frais, les plateformes y trouveront matière à asseoir leur pouvoir ; parce qu’elles ont besoin de films et qu’elles sont entrées dans le septième art avec des moyens et du flair, attirant des cinéastes comme Paolo Sorrentino ou Jean-Pierre Jeunet, produisant des premiers films comme Banlieusards de Kery James et Leila Sy, elles consolideront encore leur position, jouant tout à la fois sur des créations originales et sur des œuvres conçues et produites en fonction des goûts supposés des publics. Révolution culturelle et révolution économique iront de pair, pour un monde du cinéma dont le modèle est sommé d’évoluer.

Les Thématiques