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Passe-passe monétaire

Agnès Bénassy-Quéré

Agnès Bénassy-Quéré

Qu’est-ce que la création de richesse ? La réponse du comptable national à cette question philosophique est un acronyme en trois lettres : le P-I-B ou produit intérieur brut, qui est la richesse produite sur un territoire donné au cours d’un trimestre ou bien d’une année. On connaît les limites de cette mesure, qui considère que je ne crée aucune richesse en taillant la haie de mon jardin, au contraire de ce qui se passe si je le bétonne en parking payant. Mais considérons un instant que le PIB soit la bonne mesure de création de richesse. Il est enregistré dans la monnaie de chaque pays, aux prix courants, par exemple 2 114 milliards d’euros pour la France en 2013. Fort bien, mais si chacun compte dans sa monnaie, comment peut-on faire des comparaisons internationales ? vous maîtrisez je pense la conversion des Celsius en Fahrenheit pour comparer la météo de part et d’autre de l’Atlantique. Pour le PIB aussi, il faut convertir sans se tromper. Le problème, c’est que la table de conversion varie au cours du temps et selon les besoins, d’où une certaine confusion dans le débat public.

La solution la plus simple, c’est de convertir le PIB de chaque pays dans la même monnaie à l’aide du taux de change observé l’année considérée. Pour 2013, le PIB de la Chine s’élève à 56 885 milliards de yuans. Avec un taux de change de 8,2 yuans pour un euro, ce chiffre équivaut à 6 937 milliards d’euros. En termes de création de richesse, la Chine pèse trois fois la France. Cela signifie que sur les marchés internationaux, la puissance de la Chine est triple de celle de la France. Selon le même type de calcul, la Chine pèse la moitié des Etats-Unis.

Or la Banque mondiale vient d’annoncer que le PIB de la Chine a déjà rattrapé celui des Etats-Unis. Comment s’y retrouver ? On obtient ce résultat en convertissant le PIB de la Chine non pas au taux de change observé, mais à un taux théorique dit de parité de pouvoir d’achat, qui permet d’égaliser les prix entre pays. Si le même panier de consommation vaut 100 dollars aux Etats-Unis et 350 yuans en Chine, le taux yuan/dollar égalisant les prix est de 3,5 yuans dans un dollar. Si vous convertissez le PIB chinois non pas au taux de change courant (6,2 yuans par dollar) mais au taux de parité de pouvoir d’achat (3,5 yuans par dollar), vous obtenez un PIB chinois presque deux fois supérieur au calcul précédent et, miracle, équivalent au PIB américain. Qu’est-ce que cela signifie ? En réalité pas grand-chose, pas de quoi justifier l’émoi que ce chiffre a suscité. La conversion aux taux de parité de pouvoir d’achat sert à comparer les niveaux de vie de deux pays. Si 100 dollars permettent d’acheter davantage de biens et services en Chine qu’aux Etats-Unis, il faut en effet corriger le PIB chinois à la hausse pour mesurer le pouvoir d’achat de ses habitants. Mais dans ce cas il faut aussi diviser le PIB par la population des deux pays : 300 millions d’un côté, 1300 millions de l’autre. Avec un même PIB en parité de pouvoir d’achat, le niveau de vie en Chine reste très inférieur, d’un facteur 4, au niveau de vie américain.

Finalement la Chine n’a rattrapé les Etats-Unis ni en terme de puissance économique, ni en terme de niveau de vie. Ne nous laissons pas impressionner par ces tours de passe-passe monétaires.

Chronique diffusée sur France Culture le 29 mai 2014

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