Des universitaires avec une conviction : l’importance d’un débat ouvert et accessible

Que faut-il craindre ?

Gouvernement et conjoncturistes s’entendent sur une reprise globale, lente mais certaine. Dans cette situation à priori favorable, Patrick Artus liste les risques possibles, susceptibles de rendre la situation économique moins brillante.

Le consensus des prévisionnistes attend une croissance encore forte en 2022 : pour le monde, entre 4¼ et 4½% ; pour les Etats-Unis, autour de 4% ; pour la zone euro, un peu plus de 4%, près de 4% en France. Cela implique que les Etats-Unis ont retrouvé à la fin de 2021 le niveau de Produit Intérieur Brut qu’ils auraient eu sans la crise, et que cela se produira entre la fin de 2022 et le début de 2023 en Europe. La perspective d’activité est donc clairement positive.

Une situation favorable, mais fragile

La situation est favorable aussi en ce qui concerne les entreprises. Dans tous les pays de l’OCDE, les profits sont revenus à leur niveau d’avant la crise ou même le dépassent : le niveau des faillites est faible, l’endettement net (c’est-à-dire l’écart entre la dette des entreprises et la trésorerie des entreprises, leurs réserves de cash) est plus faible qu’avant la crise de la Covid. Enfin, le niveau très élevé de l’épargne accumulée des ménages depuis le début de 2020 en raison du recul des possibilités de dépense et de l’importance des transferts publics implique que le potentiel de consommation est important, même si pour l’instant cette épargne forcée a été utilisée pour acheter des actifs financiers et de l’immobilier, et a donc seulement fait monter les cours boursiers et les prix de l’immobilier.

La situation paraît donc favorable ; reprise économique forte qui se poursuit, pas de risque d’une « vague de faillites » ; potentiel important de consommation. Quels sont cependant les risques, faut-il craindre une situation économique beaucoup moins brillante ?

Il faut bien sûr commencer par la situation sanitaire : la vague de variant delta de la Covid aux Etats-Unis, en Asie-Pacifique, conduit au ralentissement de ces économies, au recul de la confiance des consommateurs, et va affecter, probablement pour quelques mois, la croissance globale.

Toujours dans une logique de court-terme, il faut évoquer la hausse des prix des matières premières (énergie, métaux, matières premières agricoles, matériaux de construction) et des consommations intermédiaires des entreprises (semi-conducteurs, transport maritime). De nombreuses entreprises évoquent les problèmes posés par la hausse des prix et les difficultés d’approvisionnement pour les matières premières, mais on ne voit pas qu’elles conduisent à un recul des profits ou à un freinage significatif de l’activité.

Trois problèmes structurels

Il reste alors à analyser trois problèmes plus structurels et moins conjoncturels.

Le premier est l’apparition de difficultés d’embauche très vite, alors que le degré de sous-emploi est encore important. Elles sont liées à l’inéquation des compétences par rapport aux besoins des entreprises, au rejet croissant des emplois pénibles ou aux horaires atypiques, à la faiblesse des salaires dans les services à la personne. Apparaissant très vite dans le cycle économique, les difficultés de recrutement peuvent vraiment affaiblir la reprise. En France, on estime que au moins 300 000 emplois sont vacants dans les entreprises et non pourvus, ce qui correspond à une perte de production globale de 1,2%, ce qui est très important.

Le second risque structurel est le recul important de la croissance attendue en Chine, pour de multiples raisons : vieillissement démographique, affaiblissement de l’effet de rattrapage du progrès technique et de la productivité, interventions gouvernementales qui pénalisent les entreprises privées (concurrence, gestion des données, critiques sur le niveau élevé de profits), déformation du capital vers le capital en construction qui est peu efficace.

Enfin, le troisième risque structurel est la nécessité qu’il y aura de réduire les déficits publics à partir du niveau très élevé qui a été atteint en 2021. Prenons le cas des Etats-Unis : même si J. Biden parvient à faire accepter par le Congrès son plan de Sécurité Sociale de 3500 milliards de dollars, le déficit public va passer de 15% du PIB en 2021 à 9% du PIB en 2022, c’est-à-dire une contraction budgétaire considérable qui va avoir un effet très négatif sur la croissance.

Au total, il faut craindre que les prévisions les plus optimistes n’aient pas correctement intégré les effets des nouvelles vagues de Covid, des difficultés d’approvisionnement en matières premières, des difficultés d’embauche, du recul de la croissance en Chine et du passage à des politiques budgétaires moins expansionnistes.

Les Thématiques