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Quelles différences entre la Fed et la BCE ?

Inflation, politique monétaire… quel rôle jouent les banques centrales en général, et dans la sortie de crise en particulier ? On compare souvent, pour les opposer, les comportements de la Fed et de la BCE. Pour Jean-Paul Pollin, les deux institutions ont pourtant des points communs importants.

Fed et BCE sont des institutions fédérales et, en dépit de différences mineures dans leur cadre opérationnel, leurs instruments et modes d’intervention sont les mêmes (elles fixent et contrôlent des taux d’intérêt). Il n’empêche que dans les années récentes on a observé de vraies divergences entre leurs politiques qui semblent tenir à quatre principales raisons.

Leurs mandats

On a fréquemment insisté sur les différences entre leur mandat. Alors que la BCE est censée agir uniquement pour assurer la stabilité des prix, la Fed a aussi pour mission de porter l’emploi à son « maximum » : on parle à ce propos de double mandat. Mais en réalité le texte concernant la BCE n’est pas aussi clair que la présentation que l’on en fait. Car il précise que la banque doit aussi contribuer aux autres objectifs définis par le Traité de l’Union : plein emploi, cohésion économique et sociale, etc.

C’est en fait la posture et la pratique adoptées par la banque, durant ses dix à quinze premières années qui ont pu laisser croire qu’elle n’avait pour tâche que d’ancrer dans la durée le taux d’inflation autour de 2%. Ce qui a entrainé sa faible réactivité ainsi que quelques décisions surprenantes (la hausse des taux de juillet 2008 notamment). Au demeurant, la baisse de l’inflation assortie de l’aplatissement de la relation de Phillips rend aujourd’hui incongrue la poursuite de ce seul objectif. Ce qui justifie la « conversion stratégique » que la banque est en train d’opérer.

Leur indépendance

Une autre différence bien connue tient à ce que la Fed, au contraire de la BCE, n’est pas statutairement indépendante. Cela n’empêche pas les autorités monétaires américaines de garder une large marge de manœuvre, notamment parce qu’elles disposent généralement d’une réelle crédibilité s’appuyant sur des compétences attestées par des parcours académiques et professionnels prestigieux dans le domaine. De fait, les vitupérations de Donald Trump contre Jerome Powell (qu’il a lui-même nommé) n’ont pas eu d’influence notable sur les décisions de la Fed. Mais celle-ci est au moins tenue de s’expliquer, et si possible de conduire, son action en cohérence avec la politique macroéconomique d’ensemble.

La BCE, quant à elle, bénéficie d’une forte indépendance du fait de son statut, mais aussi parce qu’elle ne peut guère être critiquée, ou contrainte, par les 19 exécutifs de la zone exprimant souvent des positions divergentes, ni par l’échelon supranational doté de peu de pouvoirs. Cela dit, l’indépendance a peut-être des vertus, mais elle a en l’occurrence l’inconvénient de nuire à une bonne coordination des politiques monétaires et budgétaires.

Les particularités de la zone euro

Les particularités de la zone euro compliquent aussi la tâche de la BCE par rapport à celle de la Fed. Car il faut bien admettre que l’espace de l’Union Monétaire, à la différence de l’économie US, n’est toujours pas une zone monétaire optimale. Du fait de l’asymétrie des chocs conjoncturels qui affectent les pays partenaires, de la faible circulation du travail et du capital entre ces pays, de la faiblesse du budget fédéral… De sorte que si la BCE prend ses décisions en fonction des données agrégées sur l’ensemble de sa zone, elle laissera subsister (ou aggravera) des déséquilibres locaux dangereux pour la stabilité et l’unité de l’Union. Et si, au contraire, elle prend en considération les situations locales en ménageant les extrêmes, elle perdra en réactivité. La courte histoire de l’Union a déjà fourni des exemples de ces deux cas de figures.

Leur impact sur les équilibres financiers mondiaux

Enfin, et ce n’est pas la moindre de ses propriétés, la politique de la Fed a une incidence indéniable sur les équilibres financiers des économies étrangères. Des travaux empiriques récents ont montré notamment que les taux américains affectent significativement les évolutions des taux longs aussi bien dans les économies avancées que dans les émergents. Ce qui s’explique par l’importance du système financier américain, et par le rôle international dominant du dollar. C’est bien pourquoi les marchés financiers, en Europe et ailleurs, suivent plus attentivement les propos de Jerome Powell que ceux des responsables de la BCE. Pour celle-ci il s’agit bien d’une contrainte sur la conception et l’efficacité de sa politique. A bien y réfléchir c’est sans doute là que se situe la différence essentielle entre les deux banques centrales.

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