Le vieillissement démographique ne transforme pas seulement les équilibres économiques et sociaux. Il interroge aussi le fonctionnement de nos démocraties et la capacité des sociétés à investir dans l’avenir. Entre arbitrages budgétaires, financement des transitions et solidarité intergénérationnelle, les enjeux sont considérables, souligne Pauline Rossi.
L’adage selon lequel la démocratie ne doit pas être la dictature de la majorité prend une dimension nouvelle avec le vieillissement de la population. Quand la pyramide des âges s’inverse, comment s’assurer que les intérêts des jeunes générations comptent dans les décisions collectives qui engagent avant tout leur avenir à eux ? On entend souvent dire que les électeurs âgés seraient plus enclins à sacrifier le long terme si cela leur permet d’améliorer leur niveau de vie à court terme. Un électorat vieillissant renoncerait plus facilement aux investissements nécessaires pour réussir nos transitions environnementales et technologiques. Il aurait également moins d’objections à creuser la dette publique pour financer la sécurité sociale.
Les seniors privilégient-ils réellement le présent ?
Mais est-ce vrai ? D’un point de vue purement rationnel, cela semble logique de privilégier le présent quand notre espérance de vie raccourcit. Mais l’altruisme, l’engagement civique et associatif, la volonté de transmettre jouent également un rôle important dans les choix de vie des seniors. Cela suggère qu’ils voient au-delà de leur situation personnelle.
Il y a peu d’études empiriques qui apportent une réponse rigoureuse à cette question. L’une des plus convaincantes porte sur les États-Unis[1], où les municipalités financent en grande partie les dépenses d’éducation publique. Les chercheurs ont analysé l’évolution des finances publiques locales dans différentes municipalités qui ont vieilli à un rythme plus ou moins rapide. Ils constatent que l’augmentation de la part des plus de 65 ans dans la population locale a entraîné une baisse des dépenses d’éducation publique.
La part du budget municipal alloué à l’éducation n’a pas seulement baissé de manière mécanique, parce qu’il y a moins d’élèves. La dépense moyenne par élève a baissé également. La baisse est particulièrement forte dans les municipalités où la part des minorités ethniques est plus importante chez les jeunes que chez les seniors. Ces résultats suggèrent que, dans ce contexte, l’altruisme intergénérationnel n’est pas suffisamment fort pour contrebalancer les intérêts individuels. En particulier quand l’électorat âgé a du mal à se projeter dans un avenir qui lui ressemble.
Pourquoi le vieillissement démographique peut renforcer le court-termisme
Ces dynamiques sont problématiques car elles renforcent le court-termisme dans la prise de décisions collectives. Les investissements dans l’éducation, l’insertion des jeunes, la formation, la décarbonation, l’innovation et la diffusion de l’innovation sont pourtant cruciaux pour préserver notre modèle social. Lorsque la population active diminue d’une année sur l’autre, le meilleur moyen, dans le système actuel, de maintenir à la fois le pouvoir d’achat des actifs et celui des inactifs est d’augmenter la productivité du travail. Cette augmentation ne peut pas se faire sans les investissements nécessaires pour adapter notre économie aux grands défis de notre époque.
Préserver le long terme pour protéger tous les citoyens
Par ailleurs, nous dépendons des marchés financiers pour boucler notre budget. Avant d’acheter une obligation d’État à échéance de dix ans, les investisseurs évaluent la soutenabilité de l’économie française à cet horizon. Quand ils jugent l’investissement risqué, ils achètent d’autres titres ou demandent des intérêts plus élevés. En cas de crise de la dette, on réduit en priorité les dépenses non productives afin de préserver l’appareil productif pour pouvoir rebondir une fois l’ajustement encaissé. Les retraités sont donc en première ligne s’il faut massivement et brutalement couper dans les dépenses. Hypothéquer le long terme en espérant sauver le court terme risque ainsi de nous faire perdre sur les deux tableaux.
À quelques semaines des Rencontres Économiques d’Aix-en-Provence, cette question du poids des générations dans les choix collectifs apparaît plus que jamais au cœur des débats sur l’avenir de notre modèle économique et social.
[1] Suburbanization, demographic change and the consequences for school finance David Figlio, Deborah Fletcher Journal of Public Economics, Vol 96 Issues 11-12 December 2012, Pages 1144-1153