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Macron, dix ans après : trois regards pour comprendre une présidence

Le Café de l’éco du 22 avril réunissait Louis de Menthon, auteur de Macron en toutes lettres : Abécédaire d’une présidence gâchée (Éditions de l’Éclaireur), Raphaël Llorca, auteur de La marque Macron – Désillusions du Neutre (Éditions de l‘Aube), et Robert Zarader. Trois regards croisés sur une décennie de macronisme, entre promesse de dépassement, polarisation accrue et héritage économique à clarifier. 

Il y a dix ans, Emmanuel Macron surgissait sur la scène politique française avec une promesse : en finir avec le vieux clivage gauche-droite, rassembler les raisonnables, gouverner autrement. En 2026, la France est politiquement bloquée. La présidentielle qui se profile s’annonce difficile pour les héritiers du macronisme, et la question de ce que fut vraiment cette décennie reste entière. C’est précisément pour tenter d’y répondre que nous avons réuni autour de la même table trois voix singulières. 

Un gâchis, vraiment ?

Louis de Menthon, dont l’abécédaire passe en revue une trentaine de thèmes – de l’économie à la Russie, du modèle social à l’écologie –, défend une thèse tranchée. Macron avait tous les leviers en 2017, et il ne s’en est pas saisi. Le résultat ? Un pays politiquement bloqué, une prime à la radicalité des deux côtés du spectre, et un « dépassement » qui n’a pas eu lieu. 

Mais le gâchis, selon lui, ne tient pas tant à l’absence de doctrine. Le centrisme peut fonctionner sans étiquette qu’à un manque de radicalité dans les décisions. Les crises auraient pu être des opportunités. La relance post-Covid aurait pu être une vraie relance écologique. La réforme de l’État aurait pu aller au fond. À chaque fois, la gestion a été compétente sans jamais franchir le pas d’une transformation structurelle. L’écologie reste pour lui le symbole le plus douloureux de ce rendez-vous manqué : « Il avait tout. Il y a eu un renoncement immense. » 

Reste une nuance importante : quelques réussites réelles existent. La mutualisation de la dette européenne après le Covid n’est pas rien. Et si l’on zoome à l’échelle mondiale, Macron incarne aujourd’hui l’une des rares voix de résistance face au repli souverainiste. Le problème, c’est qu’il n’a toutefois jamais réussi à convertir cette stature internationale en doctrine durable, ni en héritage politique transmissible. 

Du « neutre » à la polarisation : le grand paradoxe Macron 

Raphaël Llorca, communicant, écrivain et codirecteur de l’Observatoire « Marques, imaginaires de consommation et Politique » à la Fondation Jean-Jaurès, avait consacré il y a cinq ans un premier livre à ce qu’il appelait La marque Macron : Désillusions du Neutre. Cet essai sur la façon dont le candidat de 2017 avait construit une proposition politique fondée sur le « neutre ».  

Qu’est-ce que le neutre ? Llorca emprunte la notion à Roland Barthes, qui en avait fait le cœur d’un cours au Collège de France : le neutre n’est ni l’un ni l’autre. C’est un troisième terme, une tentative de dépassement qui refuse l’opposition frontale. Politiquement, cela se traduisait, chez le candidat Macron, par la bienveillance érigée en principe et l’absence d’adversaire désigné. La charte graphique apaisante – le bleu, couleur qui « épuise toute conflictualité » selon l’historien Michel Pastoureau – et la typographie (la Gill Sans) sont conçues pour s’adapter à tous les contextes. Tout, dans la « marque Macron » de 2017, parlait d’apaisement. 

Le paradoxe est cruel : dix ans plus tard, la France n’a jamais été aussi polarisée. Et Llorca ne croit pas à la coïncidence. Sa thèse est que la proposition de « déconflictualisation » a produit, par ricochet, une polarisation accrue aux deux extrémités du spectre. En niant l’existence même du clivage politique, le macronisme l’a en réalité renforcé. « Cette propension à nier l’existence d’un clivage a produit de la polarisation au sein des deux pôles. » 

Le neutre qui s’est mué vers la « neutralisation »

Il y a plus . Dès son entrée à l’Élysée, le neutre s’est mué en ce que Llorca appelle la « neutralisation », non plus la recherche d’un troisième terme, mais le verrouillage, le contrôle vertical, la disqualification des corps intermédiaires dont la réforme des retraites fut le paroxysme. Du candidat du neutre au président de la polarisation : le trajet est saisissant. 

Reste une question ouverte pour l’après-Macron : qui récupérera les « orphelins du neutre » ? En 2022, Marine Le Pen avait su, le temps d’une campagne, capter cette aspiration à l’apaisement – les chats, la « thérapie », les registres symboliques d’une France réconciliée avec elle-même. La question de savoir qui saura incarner une offre modérée sans être écrasé par le bilan du macronisme est peut-être la plus importante de la prochaine présidentielle. 

La dette : ni catastrophe, ni sujet négligeable 

Robert Zarader apporte la troisième voix, celle de l’économiste qui refuse les deux excès symétriques : ni le catastrophisme, ni l’indifférence. La dette française est un problème réel, mais elle s’inscrit dans un contexte mondial que l’on oublie trop souvent de mentionner. La dette moyenne des pays de l’OCDE tourne autour de 110 % du PIB. La France, à 115-120 %, n’est pas une exception scandaleuse. Elle est dans la moyenne haute d’un monde entier qui s’est endetté. 

Ce qui ne veut pas dire que le sujet est sans urgence. La vraie bombe à retardement n’est peut-être pas tant le stock de dette actuel que les dépenses structurelles à venir. Le vieillissement de la population coûtera entre 40 et 50 milliards d’euros supplémentaires par an à partir de 2030. Devant ce chiffre, les polémiques sur quelques milliards d’économies à trouver ici ou là semblent secondaires sans être pour autant négligeables. 

Après Macron : le grand vide doctrinal 

Les trois intervenants convergent sur un point : le macronisme, s’il a existé comme style de gouvernement, n’a jamais produit de doctrine transmissible. Macron lui-même, en plein entre-deux-tours de 2022, était incapable de le définir sur France Inter. Son entourage, interrogé dès 2017, répondait qu’ils n’avaient « pas besoin de doctrine » faute d’adversaire et qu’ils n’avaient « pas d’intellectuels organiques ».  

Ce vide doctrinal est donc d’autant plus criant que nous vivons, comme le note Robert Zarader, un grand retour des doctrines. Le trumpisme, les gauches radicales, les nationalismes européens arrivent tous avec une vision cohérente du monde. Ils ont de l’histoire et des propositions concrètes. Face à ces blocs, le centre sans armature intellectuelle paraît particulièrement démuni. 

Finalement la grande question de l’après-Macron n’est donc pas seulement électorale. Elle est presque philosophique : peut-on gouverner durablement sans doctrine ? Peut-on incarner une offre modérée dans un paysage qui récompense la clarté des positions ? Et surtout : le macronisme a-t-il durablement discrédité cette option pour la prochaine présidentielle ? Ou laisse-t-il malgré tout un espace pour qui saura le remplir autrement ? 

Ces questions, le Cercle des Économistes les posera à nouveau lors des Rencontres Économiques d’Aix, les 2, 3 et 4 juillet prochains dans une édition qui s’annonce, elle aussi, exceptionnelle.