En rompant avec la stratégie migratoire du G7, l’administration Trump cible simultanément tous les canaux d’entrée sur le territoire. Ce durcissement global, qui touche aussi bien l’asile que l’immigration qualifiée, marque un tournant soulignent Hippolyte d’Albis, Emmanuelle Auriol et Lionel Ragot.
Depuis les attentats du 11 septembre 2001, la plupart des pays du G7 adoptent une stratégie migratoire duale. D’un côté, ils durcissent la politique d’asile et la lutte contre l’immigration irrégulière. De l’autre, ils élargissent les voies d’immigration économique. Ils ciblent les travailleurs les plus qualifiés, ainsi que ceux susceptibles de pourvoir des emplois dans les métiers en tension.
Plusieurs pays ont mis en place des dispositifs pour faciliter cette immigration économique : le Canada (Express Entry, 2015), la France (Passeport Talent, 2016), l’Allemagne (Fachkräfteeinwanderungsgesetz, 2019), le Japon (Specified Skilled Worker, 2019) et le Royaume-Uni (Points Based System, 2021). En 2023, à Hiroshima, les ministres des Affaires étrangères du G7 ont réaffirmé cette logique. Ils défendent une migration « sûre, ordonnée et régulière ».
Un tournant radical de la politique américaine
Comme nous le montrons dans une note du Cercle des économistes, rédigée dans le cadre de la présidence française du G7, l’administration Trump se démarque de cette tendance. Elle cible tous les canaux migratoires en même temps. Elle ne se contente pas à durcir la lutte contre l’immigration irrégulière. Elle efface la frontière qui séparait jusque-là la répression de l’irrégularité et la préservation des canaux jugés utiles à l’économie.
La remise en cause de tous les canaux migratoires
Dès janvier 2025, des décrets présidentiels visent la frontière, l’asile, le droit du sol, la réinstallation des réfugiés et plusieurs protections humanitaires. Dans le même temps, l’administration élargit les priorités d’éloignement. Elle vise désormais l’ensemble des personnes sans statut, et non plus seulement les profils jugés dangereux.
Les transferts vers des pays tiers, sans lien avec les personnes expulsées, en constituent l’expression la plus radicale. Des juges fédéraux les freinent d’abord, puis les autorités les rétablissent partiellement. Le durcissement touche aussi l’immigration qualifiée. L’administration introduit un droit d’entrée supplémentaire de 100 000 dollars sur certains nouveaux visas H-1B. Elle oriente ainsi davantage la sélection vers les hauts salaires.
Au total, elle cherche déjà à retirer, restreindre ou contester des protections temporaires concernant plus d’un million de personnes. Le changement ne tient pas seulement à l’intensité de la politique migratoire américaine. Il tient aussi à son périmètre : tous les canaux peuvent désormais être fermés simultanément.
Un choc migratoire déjà mesurable
Le solde migratoire des États-Unis a été divisé par deux en un an. Il passe de 2,7 à 1,3 million de personnes entre juillet 2024 et juillet 2025. Il pourrait tomber à environ 321 000 au 1er juillet 2026. Le coût macroéconomique apparaît déjà. Des travaux académiques suggèrent qu’un tel assèchement des flux retrancherait plusieurs dixièmes de point à la croissance américaine sur deux ans.
Mais le risque économique le plus sérieux apparaît à moyen terme. L’immigration alimente la croissance américaine par au moins quatre canaux essentiels. D’abord, l’offre de travail : les personnes nées à l’étranger représentent près d’un cinquième de la population active. Ensuite, l’innovation : aux États-Unis, les titulaires de visas temporaires obtiennent la majorité des doctorats en informatique et en ingénierie. Les immigrés contribuent aussi de manière disproportionnée aux brevets. Une hausse d’un point de pourcentage de la part des immigrés diplômés du supérieur dans la population s’accompagne d’une augmentation de 9 à 18 % du nombre de brevets par habitant. L’immigration soutient également le commerce international. Les diasporas réduisent les frictions informationnelles entre les marchés. Enfin, une partie de la main-d’œuvre immigrée renforce la capacité d’ajustement de l’économie américaine face aux chocs. De manière contre-intuitive, elle favorise aussi la participation des femmes diplômées au marché du travail.
En tarissant simultanément ces canaux, l’administration Trump affaiblit moins un simple flux migratoire qu’un avantage structurel de l’économie américaine. Et cela au moment même où la concurrence entre économies avancées pour attirer les talents s’intensifie.