Pour l’économiste Philippe Trainar, les marchés financiers misent encore sur une issue rapide et maîtrisée du conflit avec l’Iran. Pourtant, derrière cet optimisme apparent, plusieurs scénarios plus durables ou plus violents pourraient provoquer un choc inflationniste majeur, une envolée des taux d’intérêt et une déstabilisation de l’économie mondiale.
En finance comme en économie, les conséquences à court terme d’un événement sont assez largement déterminées par les anticipations que forment les agents économiques, consommateurs, investisseurs et entrepreneurs, à partir des informations et données disponibles. Ces informations sont le plus souvent assez similaires d’un agent à l’autre.
À ce stade, les anticipations des marchés financiers nous apprennent principalement quatre choses.
1. Un retour rapide du pétrole vers les niveaux d’avant-guerre
Les marchés financiers sont optimistes sur une issue rapide et raisonnable du conflit. Le prix à terme du pétrole pointe un retour rapide aux environs des prix en vigueur avant la guerre, dans un laps de temps compris entre deux et huit mois.
2. Un choc inflationniste concentré sur 2026
De ce fait, le choc sur l’inflation devrait affecter essentiellement l’année 2026. Il ne toucherait que marginalement l’année 2027, principalement par le biais de l’acquis de début d’année.
3. Une hausse attendue des taux d’intérêt
Le choc à la hausse sur les taux d’intérêt anticipés de la politique monétaire est de l’ordre de 75 points de base. Celui sur les taux d’intérêt des obligations souveraines à dix ans est de l’ordre de 50 points de base.
4. Une hausse liée avant tout à l’inflation
Ce choc est essentiellement imputable à la hausse anticipée de l’inflation. Il est uniquement marginalement lié, pour un ordre de grandeur de 15 points de base, à l’accroissement de la prime de risque, c’est-à-dire à l’incertitude sur l’inflation future.
Des marchés davantage focalisés sur l’intelligence artificielle
Ces quatre conclusions sont cohérentes entre elles. Elles confortent le constat d’optimisme des marchés sur l’issue de la guerre avec l’Iran.
Il en résulte que la tendance du marché des actions, des deux côtés de l’Atlantique, est déterminée moins par les spéculations sur l’issue de la guerre avec l’Iran que par les spéculations sur le développement de l’intelligence artificielle, sur les politiques de régulation / dérégulation dans le monde, et sur les tendances de la productivité selon les régions du monde. Et c’est bien ce que nous observons. La guerre avec l’Iran n’impacte que les fluctuations au jour le jour.
Notons toutefois que cette configuration des marchés financiers repose sur deux convictions contradictoires. D’une part, l’Iran devrait être aisément vaincue en raison de la supériorité technologique incontestable des États-Unis. Le crédit de ce succès devrait donc être attribué à Donald Trump. D’autre part, « Trump Always Chickens Out » (TACO). Cette aventure coûteuse devrait alors affaiblir la crédibilité des États-Unis comme puissance mondiale. Ces deux convictions opposées sont bien à l’œuvre actuellement dans les décisions et spéculations de marché. Elles conduiront pourtant à terme à des conclusions fort différentes sur le potentiel de long terme des États-Unis, et donc sur la valorisation des marchés actions américains.
Le FMI reste aligné sur le scénario central
Les dernières prévisions du Fonds Monétaire International, marginalement modifiées par rapport au scénario central de janvier dernier, sont bien alignées sur ces conclusions. La guerre avec l’Iran est supposée se terminer à la mi-2026. Le problème vient toutefois du fait que le champ des possibles est bien plus large que ce que pourraient laisser supposer les deux convictions qui dominent actuellement les marchés.
Par ailleurs, le scénario de l’escalade ne peut être écarté d’un revers de la main. Les protagonistes, l’Iran des gardiens de la révolution et l’Amérique de Trump, ne sont pas des acteurs économiquement rationnels. On ne peut exclure que leur interaction dynamique ne conduise aux extrêmes. Dans cette hypothèse, les difficultés pétrolières se généraliseraient à l’ensemble du Moyen-Orient et à l’Afrique du Nord. La conséquence serait une flambée des prix du pétrole au-delà de 150 dollars le baril.
D’autre part, le scénario de l’enlisement et d’une guerre s’étalant sur deux ans, jusqu’à la campagne présidentielle américaine, semble gagner chaque jour en probabilité. Il signifierait à minima un prix du pétrole durablement élevé, aux alentours de 105 dollars le baril. Le problème vient de ce que ces deux scénarios prendraient les marchés par surprise. Ils conduiraient très probablement à une révision drastique des anticipations des marchés financiers.
Vers un choc économique mondial ?
Ce choc inflationniste ne serait plus ponctuel et limité. Il deviendrait durable et sensiblement plus important, avec des conséquences dramatiques sur la politique monétaire, l’équilibre des finances publiques et l’activité. Les taux d’intérêt s’envoleraient. Les marchés actions chuteraient. La parité euro-dollar serait ainsi déstabilisée.
Dans le scénario d’enlisement, l’Europe se retrouverait selon toute probabilité en situation de quasi-stagflation. Dans le scénario de l’escalade, c’est le monde qui serait plongé dans la stagflation, voire la récession.
De mon point de vue, le scénario de l’enlisement pour deux ans est le plus probable. Autant dire que nous n’avons pas encore vu toutes les conséquences financières désastreuses de la guerre avec l’Iran, qui restent largement à venir.