La dette publique sera-t-elle l’un des principaux arbitres de la prochaine élection présidentielle ? Alors que les finances françaises continuent de se dégrader, sept représentants des principales formations politiques se sont retrouvés à l’invitation du Cercle des économistes. Le débat s’est tenu à l’occasion de la publication du nouveau numéro de sa revue Mermoz, consacré à la dette.
En ouverture, l’ancien président de la Banque centrale européenne (BCE), Jean-Claude Trichet, a dressé un diagnostic préoccupant. « La situation s’aggrave de jour en jour », a-t-il averti. Il a notamment pointé le creusement de l’écart entre les taux d’emprunt français et ceux de plusieurs partenaires européens. Parmi eux figurent l’Italie ou l’Espagne, qui ont longtemps bénéficié de conditions d’emprunt moins favorables. Il attribue cette dégradation autant à la trajectoire des finances publiques qu’à l’incertitude politique française.
Pour l’ancien banquier central, cette situation n’a pourtant rien d’une fatalité historique. Il rappelle qu’en 2007, la dette française représentait une proportion du PIB comparable à celle de l’Allemagne. Depuis, les trajectoires ont divergé. À l’horizon de cinq ans, il envisage deux scénarios pour la France : un redressement volontaire, porté par une prise de conscience politique, ou un ajustement imposé sous la pression des marchés financiers. Dans les deux cas, l’ancien président de la BCE se dit convaincu que le pays parviendra à rétablir ses finances publiques. Mais il met en garde contre le risque d’attendre d’avoir « l’épée dans les reins » pour agir. Plusieurs pays européens ont connu cette situation lors de la crise des dettes souveraines.
Pour la France, l’enjeu n’est donc plus seulement de savoir comment réduire sa dette. Il s’agit aussi de déterminer si elle saura le faire de sa propre initiative ou si elle devra s’y résoudre sous la contrainte.
La dette, obstacle aux ambitions présidentielles ?

La dette publique empêchera-t-elle le prochain président de mettre en œuvre son programme ? C’est la première question posée par Christophe Jakubyszyn, directeur des rédactions des Échos, aux représentants de sept candidats à l’élection présidentielle réunis pour ce débat. Derrière cette interrogation se trouve un enjeu central : les candidats pourront-ils tenir leurs promesses électorales alors que la France dispose de marges de manœuvre budgétaires de plus en plus réduites ?
Des marges de manœuvre limitées à droite et au centre
À droite et au centre, la contrainte est bien réelle. « Évidemment qu’une dette de cette taille limite les marges de manœuvre », reconnaît Paul Midy, député Ensemble pour la République. Il prévient qu’un programme jugé peu crédible pourrait provoquer une nouvelle hausse des taux d’intérêt. Christine Lavarde, sénatrice Les Républicains, appelle à « oser aller dire la vérité aux Français ». Elle rappelle qu’à la fin de la décennie, un tiers des recettes fiscales nettes de l’État pourrait être consacré au paiement des intérêts de la dette.
Maël de Calan, représentant d’Édouard Philippe, estime pour sa part que la dette contraindra les candidats « si on raconte n’importe quoi dans le programme ». Pour lui, le redressement des finances publiques est aussi « la condition de la restauration de la puissance française ». Il doit notamment permettre de renforcer les services publics, la défense et le poids du pays en Europe.


À gauche, le refus d’une nouvelle politique d’austérité
À gauche, la dette ne doit cependant pas devenir un prétexte à renoncer aux ambitions de transformation du pays. Eva Sas, députée écologiste, reconnaît la gravité de la situation et les contraintes imposées par les marchés financiers. « Qu’on le veuille ou non, ce n’est pas notre souhait, mais c’est un fait. »
Aurélie Trouvé, députée de La France insoumise, refuse pour sa part une nouvelle politique d’austérité. « Nous nous sentons redevables non pas des marchés financiers […] mais vis-à-vis de nos peuples et de leurs besoins. » Elle impute notamment la dégradation des comptes aux baisses d’impôts des dernières années.
Aurore Lalucq, eurodéputée Place publique, appelle quant à elle à l’humilité face à l’absence de « solution miracle » et à l’ampleur des efforts. « Il va falloir qu’on fasse 1945 et 1983 en même temps », rappelle-t-elle, en évoquant les avertissements adressés à la France par les institutions européennes. « On n’a pas le droit d’emmener la France dans le mur », insiste-t-elle. Elle souligne le rôle protecteur de l’Union européenne et de la BCE.

Le Rassemblement national refuse de renoncer à son programme
Jean-Philippe Tanguy, député du Rassemblement national, rejette quant à lui l’idée que la dette puisse empêcher Marine Le Pen d’appliquer son programme. « On va juste appliquer notre programme », affirme-t-il. Il estime que son parti a toujours anticipé la nécessité de redresser les finances publiques. Il refuse surtout que l’effort repose sur les travailleurs. Il dénonce une politique « du sang et des larmes » qui reviendrait, selon lui, à « punir les innocents ».
Derrière ces divergences apparaît une première ligne de fracture. Pour certains, le redressement budgétaire constitue le préalable à toute nouvelle politique. Pour d’autres, il doit accompagner un projet économique et social plus large.
Réduire les dépenses ou augmenter les recettes ?
La seconde question posée dans le débat fait apparaître des désaccords plus profonds encore. Faut-il privilégier la réduction des dépenses publiques ou l’augmentation des recettes fiscales pour redresser les finances françaises ?
La réduction des dépenses comme priorité
Pour Paul Midy, la priorité est claire : « Il faut agir sur la dépense. » Il défend un plan de 150 milliards d’euros d’économies sur cinq ans. Les deux tiers porteraient sur les dépenses sociales. Il exclut de nouvelles hausses d’impôts.
Même orientation chez Christine Lavarde, qui juge « pas crédible » la trajectoire budgétaire du gouvernement. Elle défend un programme de 197 milliards d’euros d’économies. Son objectif est de ramener le déficit à 2,2 % du PIB en 2032, notamment grâce à une augmentation de la quantité de travail.
Maël de Calan souligne quant à lui que « la France a quatre records en Europe » : dépenses, impôts, déficit et dette. Mais c’est sur le premier point que se trouve son principal problème. Il privilégie une réforme des grandes dépenses sociales, notamment les retraites, l’assurance-chômage et l’assurance-maladie.
À gauche, une hausse des recettes fiscales
À gauche, Eva Sas défend une autre approche : « Vous ne pouvez pas demander des efforts à tout le monde et épargner les plus riches. » Elle plaide pour une contribution accrue des ménages les plus aisés et des grandes entreprises. Elle souhaite aussi préserver les investissements nécessaires à la transition écologique.
Aurélie Trouvé conteste le diagnostic d’une dérive des dépenses. « Depuis dix ans, le problème, il est la chute des recettes dans le PIB et non pas l’envolée des dépenses. » Elle propose de renforcer la taxation des revenus du capital et des grands patrimoines. Elle souhaite également réorienter certaines aides publiques aux entreprises.
Des approches différentes pour redresser les comptes publics
Entre ces positions, Aurore Lalucq refuse une opposition systématique entre les deux leviers. « L’économie, c’est quelque chose de souple, parfois, il faut réduire la dépense, parfois il faut l’augmenter. » Elle insiste sur le coût de l’instabilité politique et sur la nécessité de construire une trajectoire de redressement acceptable, « parce que juste », tout en préservant les investissements d’avenir.
Enfin, Jean-Philippe Tanguy privilégie lui aussi une réduction rapide des dépenses. Il revendique toutefois une approche « hétérodoxe », basée sur une réduction de certaines dépenses qualifiées de « non récessives ». Il cite notamment la contribution française au budget européen, l’immigration et le millefeuille administratif. Il propose ensuite de réduire les impôts sur l’activité économique, l’énergie et les produits de première nécessité.
L’Europe, autre ligne de fracture
La place de l’Europe dans le redressement français constitue un dernier point de divergence. Jean-Philippe Tanguy souhaite mobiliser davantage la politique monétaire pour financer les investissements de long terme, notamment dans les transitions énergétique et technologique.
Le rôle de la BCE au cœur des désaccords
Eva Sas plaide pour un verdissement de la politique de la BCE. Elle souhaite aussi démocratiser son fonctionnement en soumettant la politique monétaire au vote du Parlement européen. Elle défend enfin un grand emprunt européen commun.
Cette perspective est contestée par Aurore Lalucq, qui défend fermement l’indépendance de l’institution monétaire. « Quand est-ce qu’à un moment on va faire le saut fédéral ? », interroge-t-elle. Elle appelle à la création d’une véritable politique budgétaire commune via un mécanisme de safe asset, fondé sur un endettement commun au niveau européen.


Vers une intégration économique européenne renforcée ?
Paul Midy défend lui aussi une intégration renforcée. Il propose de constituer des « États-Unis d’Europe » autour d’une dizaine de pays volontaires. L’objectif est de développer une politique commune d’innovation et de croissance.
À droite, Christine Lavarde et Maël de Calan insistent davantage sur la responsabilité nationale. Pour la sénatrice LR, la France doit d’abord restaurer sa crédibilité budgétaire pour retrouver son influence en Europe. Le représentant d’Édouard Philippe met quant à lui en garde contre la tentation de faire de la BCE une solution aux déséquilibres français. « À la fin, c’est aide-toi, le ciel t’aidera. »
