Face à la hausse des budgets militaires, l’Europe doit renforcer ses capacités industrielles et mieux coordonner ses investissements pour répondre à ses besoins de défense, explique Emmanuelle Auriol.
Ursula von der Leyen a proposé la création d’un Conseil européen de sécurité, assorti d’un « protocole de sécurité d’urgence » permettant aux États membres de se réunir rapidement en cas de menace. Cette initiative va dans le sens d’une Europe plus réactive face aux crises. Mais elle ne suffira pas, à elle seule, à construire une véritable défense européenne. Encore faut-il disposer des équipements, des technologies et des capacités industrielles qui donnent corps à cette volonté politique et être coordonné.
Pour l’heure, l’Europe réarme, mais en ordre dispersé. Les budgets augmentent fortement, tandis que les marchés restent largement nationaux et fragmentés. Cet effort profite du coup aux importations. Environ un tiers des équipements militaires achetés en Europe est importé, et plus de la moitié de ces importations provient des États-Unis.
Des capacités de production encore insuffisantes
Surtout, cette remontée des budgets intervient alors que la guerre en Ukraine et les conflits au Moyen-Orient entretiennent une forte tension sur la demande de munitions, missiles, drones et systèmes de défense aérienne. Or l’offre ne s’ajuste pas instantanément. Après des décennies de « dividendes de la paix », les capacités de production sont insuffisantes pour répondre à la demande actuelle.
Dans ce contexte, une hausse rapide des budgets se traduit par une hausse des prix et un allongement des délais de livraison, plutôt que par davantage d’équipements disponibles. Produire davantage en Europe n’est pas seulement une question de souveraineté. C’est aussi le moyen de desserrer les contraintes d’offre qui menacent de transformer le réarmement en inflation des prix.
Mieux coordonner les achats et les investissements
Cela suppose une plus grande coordination : davantage d’achats communs, des commandes longues et prévisibles permettant aux industriels d’investir, et des programmes conçus dès l’origine pour répondre à des besoins partagés. La fragmentation actuelle coûte cher. Les pays de l’Union utilisent près d’une centaine de grands systèmes d’armes différents, contre moins d’une vingtaine aux États-Unis. Cette dispersion multiplie les séries courtes, renchérit la production et la maintenance, complique l’interopérabilité et dilue l’effort de recherche.
Investir dans les capacités stratégiques européennes
La priorité doit aller aux capacités qui ont le caractère le plus évident de bien public européen : défense aérienne et antimissile, espace, renseignement, cyberdéfense, guerre électronique. Dans ces domaines, la protection d’un pays bénéficie directement à ses voisins et les coûts fixes sont tels qu’aucun marché national n’offre à lui seul l’échelle optimale.
Il faut enfin investir davantage dans la recherche de défense. Le retard européen dans le numérique, l’intelligence artificielle, les semi-conducteurs ou le quantique est préoccupant. Or les dépenses militaires aux retombées économiques les plus fortes sont celles qui incorporent de la R&D. Il faut aussi ouvrir davantage la commande publique aux nouveaux entrants et aux entreprises innovantes.
Relier besoins militaires, R&D et capacités industrielles
Le Conseil européen de sécurité peut améliorer la coordination politique, mais il ne suffira pas à desserrer les contraintes d’offre. L’autonomie stratégique de l’Europe dépend aussi de sa capacité à transformer des engagements budgétaires en capacités industrielles. Les instruments existent déjà, mais il manque une véritable chaîne européenne de programmation, reliant besoins militaires, R&D, commandes et investissements industriels. Un dispositif permanent, placé sous l’impulsion du Conseil européen de sécurité, pourrait remplir cette fonction. Les instruments existent déjà – l’Agence européenne de défense identifie les besoins communs, le Fonds européen de défense finance la R&D, l’EDIP soutient l’industrialisation et les achats conjoints, tandis que la BEI peut financer la montée en capacité des entreprises – mais restent insuffisamment articulés. L’enjeu est donc moins de créer des institutions supplémentaires que de développer et mieux coordonner celles qui existent.