À l’occasion de la parution du numéro 9 de la revue Mermoz, Le Cercle des économistes et l’Institut Louis Bachelier organisaient un petit-déjeuner débat consacré à l’avenir de nos territoires. Les échanges ont mêlé analyse des représentations du local et constat critique de la gouvernance à tous les niveaux. Ils ont surtout mis en lumière une urgence : celle d’une nouvelle organisation de la France pour répondre à un sentiment d’abandon bien réel.
Après avoir été occultés par l’actualité internationale et les soubresauts de la vie politique française, les territoires reviennent timidement sur le devant de la scène. À l’approche des prochaines échéances électorales, force est de constater que cette notion, qui touche au quotidien le plus intime des Français, charrie encore tout un imaginaire, souvent teinté de nostalgie rurale, en décalage avec la réalité vécue des Français.
La commune, « dernière digue de confiance »
Pour Martial Foucault, professeur à Sciences Po Paris, le territoire ne peut se réduire à un morceau de carte ou à un périmètre administratif. C’est avant tout un « morceau de temps vécu ». Dans une France où les distances se sont raccourcies — un Paris-Bordeaux s’effectue désormais en 2h14 contre 180 heures en diligence — l’attachement au local demeure paradoxalement indéfectible. « Le territoire, l’encastrement de trois choses : un lieu, des liens et des lois », explique-t-il.
Malgré les injonctions à la mobilité, 40 % des Français qui déménagent restent dans la même commune. Ce maillage constitue l’armature de l’identité nationale. « La frontière communale est un trait très fin sur le plan administratif, mais c’est un feutre très épais sur le plan social », analyse le politologue. Il pointe toutefois une fragilité croissante. Celle de la rupture du lien de citoyenneté par l’impôt. Selon lui, la suppression de la taxe d’habitation a détricoté la relation entre le résident et son service public. « L’impôt produit de la citoyenneté. Si on réduit cette capacité à produire de l’attachement, on accélère les fractures. Et cela produit du sentiment d’isolement. »

L’abandon des territoires, une réalité économique aux conséquences sociales
Ce sentiment d’isolement est loin d’être une vue de l’esprit. Nathalie Chusseau, économiste à l’Université de Lille, dresse le portrait d’une France fragilisée. Les indicateurs de vulnérabilité virent au rouge. Dans certains bassins des Hauts-de-France, la surmortalité atteint 45 %. Le taux de jeunes « NEETs » dépasse les 30 %. « Ce n’est pas un sentiment, c’est une réalité. Le vrai problème, c’est l’absence de perspectives pour ces populations », martèle-t-elle. Nathalie Chusseau cite Dunkerque comme un exemple de rebond possible. À condition que l’État et les élus locaux coordonnent leurs stratégies.
Sur le terrain industriel, Sylvie Grandjean, directrice générale de Redex et vice-présidente du METI, livre un témoignage cinglant. Elle décrit la solitude des chefs d’entreprise en zone rurale. Représentant les ETI, qui assurent 50 % des emplois industriels hors Île-de-France, elle dénonce un État organisé en silos hermétiques. « En Allemagne, j’ai le maire et le député. En France, je dois jongler avec la préfète, la région, le département… C’est à moi de faire le transverse », regrette-t-elle. Pour elle, le rebond se heurte à des obstacles très concrets. Le logement et la mobilité. « Attirer un jeune ingénieur, j’y arrive à peu près. Mais le garder, je n’y arrive pas. Il n’y a pas de logements et les transports sont défaillants. »
Kosta Kastrinidis, directeur adjoint de la Banque des Territoires, reconnaît cette inégalité d’ingénierie entre les territoires. Il souligne une dynamique d’investissement public record. 80 milliards d’euros sont portés par le bloc local. Mais il alerte sur « l’effet tunnel ». Ce décalage entre le temps long de l’aménagement et l’urgence vécue par les citoyens. Pour lui, la solution passe par une boîte à outils décentralisée. « Le maire doit être remis au centre du dispositif. »



Un réquisitoire contre l’« émiettement bordélique »
Clôturant les échanges, Jean-Louis Borloo a livré une analyse sans complaisance d’un modèle d’organisation qu’il juge obsolète. Pour l’ancien ministre, la France souffre d’une « faillite de gouvernance totale » liée à un émiettement des responsabilités. Son diagnostic est limpide : « On est dans une organisation publique émiettée, bordélique, et on a trouvé un mot extraordinaire pour rendre intelligible tout ça : le cofinancement. » Clôturant les échanges, Jean-Louis Borloo livre une analyse sans complaisance. Il juge le modèle d’organisation actuel obsolète. Pour l’ancien ministre, la France souffre d’une « faillite de gouvernance totale ». La cause est claire : l’émiettement des responsabilités. « On est dans une organisation publique émiettée, bordélique. Et on a trouvé un mot extraordinaire pour rendre intelligible tout ça : le cofinancement. »
Ce système est, selon lui, un poison. Il paralyse l’action publique. « Pour n’importe quel projet, une usine ou une crèche, vous avez sept financeurs et sept décideurs. Le coût, la lenteur et l’absurdité sont immenses. À la fin, personne n’est responsable », s’insurge-t-il. Pour Borloo, la France est devenue un pays de « contrôleurs et de reporting ». Le manager public a pris le pouvoir sur le faiseur. « La tribu meurt quand un seul regard prend le pas sur tous les autres. Vous n’avez plus le kiné, l’avocat, l’agriculteur ou l’ingénieur dans l’action publique. »
Vers une « République fédérale »
Pour sortir de l’impasse, Jean-Louis Borloo ne croit plus aux ajustements techniques. Il appelle à une rupture historique. Il prône une transformation vers une « République fédérale ». Les compétences y seraient clairement scindées. « L’État doit se recentrer sur le régalien, la recherche, l’énergie et les grandes infrastructures. Tout le reste — santé, logement, urbanisme, formation — doit être transféré à des Provinces responsables et souveraines. »
Cette décentralisation politique, et non plus seulement administrative, permettrait de dissoudre les normes nationales inadaptées. « Avez-vous déjà essayé de construire une usine en France ? Entre les schémas régionaux, départementaux, la DREAL, l’Architecte des Bâtiments de France et l’agence de l’eau, c’est complètement dément », illustre-t-il. Sa vision appelle à une révolution de la confiance. « Il faut passer d’un pays de contrôleurs à un pays de faiseurs. Les marges de manœuvre sont considérables. Nous sommes capables de relancer tout cela très vite. »

Le rebond par la proximité
Une certitude s’impose. Le sentiment d’abandon ne se guérira pas par de nouvelles dotations descendues de Paris. Il exige un changement radical de logiciel. Pour que le territoire devienne le lieu du rebond, il faudra simplifier le millefeuille. Il faudra enfin sortir de la logique de suspicion. Et rendre aux élus locaux les clés de leur destin. Un programme pour 2027 ? Comme le souligne Jean-Louis Borloo, « l’élection présidentielle ne doit plus être le sacre de Reims mélangé à The Voice ». Elle doit devenir le moment d’un nouveau contrat de gouvernance. Un contrat fondé sur la proximité et la responsabilité.