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Les marchés à terme du pétrole : faut-il les croire ?

Alors que les prix du pétrole restent sous tension, les marchés à terme misent déjà sur un retour du baril à des niveaux plus modérés. Mais ces anticipations sont-elles réellement fiables face aux incertitudes géopolitiques et économiques mondiales ? C’est la question que pose Christian de Boissieu, vice-président du Cercle des économistes.

Les faits sont têtus. Les cours à terme du pétrole font espérer un retour rapide du baril vers les prix du début de l’année, et la moindre anticipation d’un accord entre les Américains et les Iraniens engendre sans délai une chute des prix au comptant du pétrole.

Les marchés à terme du brut reflètent un relatif optimisme des opérateurs. Alors que le prix courant, ou « spot », de l’or noir fluctue encore autour de 100 dollars le baril de Brent, les cours à terme à six mois sont proches de 86 dollars.

Une telle configuration entre le spot et le terme est loin d’être étonnante. Elle correspond même au déport (« backwardation ») qualifié de « normal », car observé le plus souvent. Les marchés ne sont pas les seuls à prévoir un retour rapide du pétrole vers des niveaux proches du début de 2026. Ils anticipent aussi une fin prochaine du blocus dans le détroit d’Ormuz. Le FMI a ainsi fondé ses prévisions macroéconomiques d’avril dernier sur l’hypothèse d’un baril à 82 dollars en moyenne sur 2026. Une hypothèse un peu héroïque compte tenu du nombre de mois déjà passés au-delà de 100 dollars le baril. Cela supposerait une baisse vers 60 dollars durant une bonne partie du second semestre de cette année.

Des prévisions à relativiser

Faut-il prendre au sérieux de telles prévisions ? Ou reflètent-elles surtout l’ignorance collective face à l’incertitude radicale actuelle ? Nous savons depuis longtemps que les cours à terme, qu’il s’agisse du pétrole, des taux de change ou d’autres actifs, ne constituent pas des estimateurs sans biais des prix futurs au comptant.

Certes, les marchés à terme réduisent une partie de l’incertitude. Mais ils restent des éclaireurs imparfaits de l’avenir. Exagérer leur capacité prédictive serait à la fois commode et erroné. De nombreux facteurs peuvent creuser l’écart entre le prix à terme et le prix spot futur. Les primes de risque en font partie, mais elles ne sont pas les seules explications.

Puisque nous ne savons absolument pas quand s’arrêtera la guerre au Moyen-Orient, ni quelles décisions prendront Donald Trump, les Iraniens ou les Israéliens, autant rester prudents dans les prévisions. Faute de scénarios fiables, beaucoup s’accrochent à l’idée d’un retour du marché pétrolier vers un certain équilibre. Comme le fait remarquer Benjamin Louvet, d’OFI Investment AM, le déport « normal » traduit justement ce mécanisme de rééquilibrage. Les prix spot élevés du pétrole poussent les producteurs à augmenter rapidement l’offre disponible. À l’inverse, les cours à terme plus modiques incitent les acheteurs à accroître leur demande pour les prochains trimestres.

Qui profiterait d’une baisse du pétrole ?

De l’optimisme pour qui et pour quoi ? Le déport évoqué signifie que le marché pétrolier pourrait corriger la surréaction actuellement observée sur les prix spot. Les ajustements de l’offre et de la demande ramèneraient alors progressivement les prix vers un niveau plus soutenable. Ce scénario constituerait plutôt une mauvaise nouvelle pour les pays producteurs de pétrole. En revanche, il serait favorable aux pays européens et à de nombreux pays en développement structurellement importateurs.

La finance, souvent accusée de s’« autonomiser » sous l’effet de la spéculation et du levier, reviendrait alors davantage en phase avec le marché physique. C’est aujourd’hui l’hypothèse centrale des opérateurs sur les marchés pétroliers.

Un choc pétrolier aux conséquences économiques majeures

Le marché physique du pétrole devra lui-même s’ajuster fortement. Au-delà de la question cruciale du détroit d’Ormuz et des conditions de sa réouverture, d’autres interrogations émergent. L’avenir de l’OPEP, notamment après la défection des Émirats arabes unis, en fait partie.

En fait, l’optimisme des marchés sur un retour du baril entre 70 et 80 dollars contraste avec certains scénarios extrêmes à 150 ou 200 dollars. Mais cet optimisme ne signifie pas pour autant une confiance dans l’économie mondiale. Les marchés à terme du pétrole, tout comme le FMI, ne deviennent crédibles que s’ils considèrent que la baisse future du pétrole résultera des effets récessionnistes et inflationnistes du choc pétrolier actuel.

En pesant lourdement sur l’activité économique, ce choc pourrait freiner durablement la demande mondiale d’e pétrole d’or noir pendant plusieurs trimestres. Cet effet deviendrait dominant dès la réouverture du détroit d’Ormuz et la normalisation de l’offre. Le déstockage des volumes actuellement accumulés, faute de pouvoir être acheminés, accentuerait encore ce mouvement.