Après l’échec des négociations entre les États-Unis et l’Iran, les tensions autour du détroit d’Ormuz ravivent les craintes inflationnistes. Pourtant, contrairement à 2022, le choc énergétique actuel présente des caractéristiques différentes, même si le risque persiste, explique Lionel Ragot.
L’échec des pourparlers, ce week-end, entre les États-Unis et l’Iran, sur la fin du blocus du détroit d’Ormuz, relance les spéculations sur l’issue de la guerre et ses conséquences sur l’économie mondiale. Indépendamment de ces développements, la fermeture du détroit ravive la crainte d’une spirale inflationniste. Le parallèle avec la crise de 2022 s’impose spontanément. On retrouve un choc d’offre énergétique brutal, une flambée des prix du pétrole et du gaz, et une Europe importatrice sous pression. Ce parallèle est trompeur : si ces deux conflits partagent des similitudes, leurs dynamiques inflationnistes sont d’une autre nature.
Une amplitude du choc sans commune mesure
L’amplitude du choc actuel est d’abord sans commune mesure avec celle de 2022. La Russie fournissait alors près de 45 % des importations européennes de gaz naturel. Le TTF, indice de référence du gaz naturel en Europe, a atteint 350 euros par mégawattheure à l’été 2022. Le Brent frôlait 130 dollars le baril. L’inflation en zone euro a culminé à 10,6 % en octobre. Aujourd’hui, la dépendance directe de l’Europe au Golfe est structurellement plus faible. Le TTF a doublé depuis le déclenchement du conflit et dépasse 60 euros par mégawattheure. Le Brent s’établit autour de 100 dollars. Ces niveaux restent élevés, mais d’une tout autre nature.
Un point de départ macroéconomique différent
La différence de point de départ est tout aussi éclairante. En 2022, l’invasion de l’Ukraine avait amplifié une inflation déjà alimentée par la reprise post-pandémique. Elle atteignait 5,9 % en zone euro au moment du choc. En 2026, la situation est différente. L’inflation est revenue à 1,7 % en janvier, puis à 2,5 % en mars. Quant à la politique monétaire, en 2022, la BCE accusait un retard considérable. Ses taux étaient encore négatifs alors que l’inflation dépassait 8 %. Aujourd’hui, elle aborde le choc depuis une position neutre, sans décalage à corriger.
Des facteurs structurels globalement plus favorables
Ces éléments favorables ne suffisent pas à écarter tout risque de spirale inflationniste. Les travaux de Blanchard et Galí (2007) ont identifié quatre facteurs déterminants : la « chance », l’intensité énergétique de la production, la flexibilité des marchés du travail et la crédibilité de la politique monétaire. Bernanke et Blanchard (2023) ont précisé le rôle de ce dernier facteur. Une banque centrale crédible ancre les anticipations d’inflation à long terme, ce qui brise ainsi la chaîne de transmission avant qu’elle ne s’emballe.
Sur ces quatre facteurs, deux sont restés globalement stables entre 2022 et 2026 : l’intensité énergétique de la production et la flexibilité des marchés du travail. La « chance », elle, reste par définition imprévisible. Un cinquième élément renforce ce diagnostic. Les droits de douane américains détournent les exportations chinoises vers l’Europe. Cela exerce une pression déflationniste sur les biens industriels. Ce phénomène modère la transmission du choc énergétique vers les prix. Toutefois, il pèse aussi négativement sur la croissance industrielle européenne.
Le rôle déterminant des anticipations
Le quatrième facteur échappe cependant à ce diagnostic rassurant. La mémoire inflationniste de 2022-2023 n’a pas eu le temps de s’estomper. Les agents économiques pourraient donc réagir plus fortement à ce nouveau choc énergétique. Leurs anticipations sont désormais davantage nourries par cette expérience récente. Bernanke et Blanchard ont montré que ces anticipations accroissent la persistance de la transmission du choc énergétique vers les salaires et les prix. C’est en ce sens que 2026 est structurellement différent de 2022. Non parce que le choc est plus grave, mais parce que la transmission pourrait être plus durable.
Au total, la comparaison des deux épisodes conduit à un diagnostic nuancé. Le risque de spirale inflationniste est aujourd’hui structurellement plus limité qu’en 2022, mais il ne peut être entièrement écarté. Ce qui le maintient ouvert n’est pas la nature du choc lui-même, sous réserve que le conflit ne s’aggrave pas davantage. C’est plutôt la fragilité de l’ancrage des anticipations que l’expérience inflationniste récente l’a rendue plus vulnérable.