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Donner le pouvoir à la jeunesse

Cette formulation pourrait paraître excessive. Certes, mais depuis cinq ans, les Rencontres Économiques d’Aix-en-Provence défendent une ambition : donner aux jeunes les moyens de construire leur avenir et de devenir acteurs de leur destin. Jean-Hervé Lorenzi, Helen Verryser et Jean Viard alertent sur les risques que fait peser sur notre pays le déni des difficultés de la jeunesse.

Nous ne sommes pas surpris que, depuis plusieurs jours, des lycéens et des étudiants se mobilisent. Des établissements de centre-ville aux lycées ruraux, une même inquiétude traverse les jeunesses : quelle place notre société leur réserve-t-elle ? Et surtout, quels moyens leur donne-t-elle pour construire leur avenir ? Comment comprendre cette génération ? Celle née avec la crise financière de 2008, enfermée lors du Covid pour protéger les anciens, et dont on veut aujourd’hui réguler l’usage des téléphones portables. Quant à Parcoursup, c’est sa formulation qui pose problème. Mais n’oublions pas qu’il s’est substitué au système le plus bête du monde : le tirage au sort. C’est aussi la génération d’une dernière vague démographique trop puissante pour nos universités, trop petites pour l’accueillir. Une génération déstabilisée par l’effondrement climatique, l’implosion du patriarcat et l’IA. Une génération qui demande justice et égalité. Et à qui on offre une sélection opaque.

Qui leur parle alors de futur, d’espérance, de nouveaux métiers ? Qui distingue l’émeute urbaine de la joie de manifester ensemble ? Qui comprend que les jeunes ne partent pas à l’assaut de notre société, mais demandent « des gommes et des crayons », comme on disait après 68 ? Ils réclament des professeurs, des psychologues et des infirmières, des lycées moins bureaucratiques, plus souples et plus propres. Ils demandent des moyens égaux quels que soient les quartiers et les couleurs de peau.

Des difficultés largement partagées par les jeunes

S’il n’existe pas une seule jeunesse, les difficultés rencontrées au moment d’entrer dans la vie adulte sont largement partagées. L’enquête réalisée par Elabe pour le Cercle des économistes en février dernier en témoigne. 82 % des jeunes sont confrontés à des difficultés liées au coût du logement. Près d’un tiers souffrent régulièrement de problèmes de santé mentale. À ces vulnérabilités s’ajoute un profond sentiment de ne pas être entendus. 78 % estiment que les responsables politiques les écoutent rarement. Ces chiffres dessinent le portrait d’une génération confrontée à un paradoxe.

Jamais nous n’avons autant demandé aux jeunes de prendre leur avenir en main, tout en leur laissant si peu de prise sur celui-ci.

Trouver un emploi, accéder à un logement, devenir indépendant. Ce qui constituait hier les étapes ordinaires de l’entrée dans la vie adulte ressemble aujourd’hui, pour beaucoup, à un parcours d’obstacles. Dans une société bloquée, où l’origine sociale pèse lourdement sur les destins individuels, tous ne disposent pas des mêmes ressources pour les surmonter.

Passer d’une politique d’accompagnement à une politique d’émancipation

Il nous faut donc interroger la philosophie même de nos politiques de jeunesse. Arrêtons de penser que nous savons mieux que les jeunes ce qui est bon pour eux. Nous les orientons, les encadrons et les préparons à entrer dans des parcours largement définis pour eux, avec nos idées d’hier. Mais leur donnons-nous véritablement les moyens de choisir leur vie ? De prendre des risques, de se tromper et de recommencer ? Imaginons-nous une seconde qu’ils comprennent, peut-être mieux que nous, les révolutions en cours, notamment anthropologiques et technologiques ?

Il est temps de passer d’une politique d’accompagnement à une véritable politique d’émancipation. Non pas en abandonnant les jeunes à eux-mêmes, mais en leur donnant les ressources et la liberté nécessaires pour devenir acteurs de leur destin. C’est la conviction qui anime notre engagement auprès des jeunesses aux Rencontres Économiques d’Aix-en-Provence. Nous avons bien l’intention de lui donner encore plus d’importance en 2027. En leur donnant toute leur place dans le débat économique, nous avons fait un choix : ne plus seulement parler des jeunes, mais débattre et construire avec eux.

Trois propositions concrètes pour donner toute leur place aux jeunes

Cette ambition doit aujourd’hui se traduire en actes. Nous défendons trois propositions concrètes. D’abord, donner à chaque jeune, à sa majorité, une dotation « Top départ » de 10 000 euros, financée par un prélèvement supplémentaire sur les héritages pour lui permettre d’investir dans son avenir. Ensuite, engager un véritable pacte national pour raccrocher les un million et demi de jeunes sortis de l’emploi, de l’éducation et de la formation, en agissant dès les premières années de scolarité. Enfin, décloisonner les filières générales, technologiques et professionnelles pour permettre à chacun de se réorienter. Car l’émancipation, c’est aussi le droit de changer d’avis. Y compris après Parcoursup !

Investir dans la jeunesse, une nécessité collective

Ces ambitions ont un coût et les politiques de jeunesse sont peut-être les plus difficiles à réformer. Alors que notre dette publique dépasse 115 % du PIB, que les arbitrages budgétaires se durcissent et que les compromis sont si difficiles à trouver à l’Assemblée, la tentation pourrait être grande de sacrifier ces investissements. Ce serait une erreur économique autant que collective. L’éducation et l’autonomie des jeunes ne sont pas des dépenses accessoires. Elles accroissent les qualifications, soutiennent l’innovation, améliorent l’emploi et favorisent la cohésion sociale. En résumé, elles conditionnent notre prospérité future.

Les retraités peuvent accepter d’abandonner une part de l’abattement de 10 % pour « frais professionnels » de leurs pensions s’ils ont la garantie que les milliards récoltés seront investis dans la jeunesse. Cet investissement entre générations doit aussi se traduire par un engagement de tous les candidats à la présidentielle : stabiliser le budget de l’Éducation. Le recul des naissances va dégager plus de 7 milliards d’euros dans les années à venir. Ces milliards doivent aller aux enseignants, à leur formation, aux personnels d’éducation, aux bâtiments scolaires et à la régénération de notre modèle éducatif.

Les mobilisations actuelles doivent ainsi nous rappeler une évidence : la jeunesse n’attend pas seulement d’être écoutée ou protégée. Elle aspire à agir.