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Pour un débat d’idées sur l’immigration

Les débats d’idées sur l’immigration n’existent pas dans le champ des prospectives sociales. La principale raison est la suivante : aucun espace intellectuel ne serait disponible. Seul le champ politique a investi ce sujet, avec un positionnement à gauche inaudible et un positionnement à droite qui enflamme chaque tentative de discussion. Ce terrible constat est le point de départ de Philippe Lemoine pour analyser le pourquoi du comment des enjeux migratoires en France.

S’appuyant sur l’histoire, l’auteur démontre que les Hommes ont toujours migré. Si au cours du temps ces migrations ont souvent été la cause de violence entre les peuples, les conditions dans lesquelles la question de l’immigration se pose aujourd’hui remontent à la Révolution française. Le statut d’immigré a été développé par opposition à la création du statut de citoyens, et à la notion de nation.

Il faut poser les nouvelles conditions pour un débat plus apaisé, à partir notamment des trois contributions que l’immigration pourrait apporter à la France. D’abord, ce serait un facteur de richesse pour l’ensemble des sciences sociales. Ensuite, nous aurions beaucoup à apprendre des populations armées d’une expérience de survie. Enfin, le brassage des cultures peut renforcer une conscience planétaire.

A travers cette contribution, Philippe Lemoine dresse des propositions d’action pour reprendre la parole sur l’enjeu de l’immigration.


Pour un débat d’idées sur l’immigration

L’immigration est l’angle mort des prospectives sociales. Si l’on parle du risque que l’intelligence artificielle ou que les robots viennent remplacer les hommes, on ouvre un champ de débats sur lequel sociologues, économistes, technologues, prospectivistes, tout le monde a quelque chose à dire. Malgré les tentations du déterminisme technologique, on parvient à faire une place à des réflexions construites. En revanche, si on se risquait à parler d’immigration en termes prospectifs, on allumerait un conflit si violent qu’on préfère laisser le diable dans sa boite et faire comme si on pouvait s’interroger sur l’horizon des sociétés sans aborder cet enjeu. Sur l’immigration, l’espace du débat intellectuel n’existe pas.

Il n’en va pas de même de l’espace du débat politique. Dans les prochains mois, la question de l’immigration va redevenir en France ce chiffon rouge qui exacerbe d’autant plus les tensions qu’il parvient à cristalliser les affrontements, tout en creusant l’écart entre le système politique et ce que vit la population. L’extrême-droite prospère sur ce thème qu’elle s’est approprié depuis si longtemps que le Rassemblement National de Marine Le Pen serait prêt à le relativiser s’il n’était pas concurrencé par le discours plus offensif de Reconquête et d’Éric Zemmour. Privé de majorité parlementaire, le Président de la République, Emmanuel Macron, projette une grande opération de triangulation, en mettant en débat une nouvelle loi qui contraindrait Les Républicains à se rapprocher de lui pour éviter que leur électorat leur reproche leur immobilisme et se déporte encore plus vers le RN. Mais, anticipant le piège, la droite a déjà pris les devants, en déposant un texte qui fait monter les surenchères de façon à ce que le centre vienne à la droite, plutôt que la droite au centre.

Quant à la gauche, elle poursuit imperturbablement la route qu’elle suit depuis des années : ne rien dire sur ce sujet clivant ou dire si peu qu’elle demeure inaudible. Ses responsables croisent les doigts pour que le thème n’émerge pas, tout en sachant parfaitement que c’est peine perdue et qu’il faudra bien en passer par là. Les uns font mine de croire qu’il suffit d’en appeler aux experts et de faire connaître les vrais chiffres pour dégonfler l’enjeu fantasmatique de l’immigration. D’autres se rendent au Danemark, en croyant pouvoir tirer des leçons innovantes de ce que fait un gouvernement social-démocrate converti à une doctrine populiste de contrôle strict de l’immigration. Sans dégager de vraies perspectives, les uns et les autres parviennent à se diviser sur les thèmes culturels de l’universalisme et du multiculturalisme qui se relient indirectement à l’enjeu de l’immigration.

En fait, la scène intellectuelle parait figée depuis le milieu des années 80 quand Laurent Fabius, Premier Ministre, déclarait que le Front National posait de bonnes questions mais y apportait de mauvaises réponses. De bonnes questions, vraiment ?  L’expérience montre pourtant que ce sont les questions qu’il faut réinterroger car, formulées d’une certaine manière, elles referment le champ des interrogations et le spectre des réponses politiques. Il nous parait urgent d’ouvrir un espace pour le débat d’idées sur ce thème et, pour cela, de réinterroger les questions, de formuler de nouvelles problématiques, d’esquisser des propositions d’action.

Réinterroger les questions

Depuis des millénaires, l’homme n’a pas cessé de migrer. Avant même Homo Sapiens, des migrations d’espèces humaines ont eu lieu, il y a 1 ou 2 millions d’années, « out of Africa », vers l’Eurasie. Il y a 300 000 ans, l’apparition d’Homo Sapiens en Afrique s’est traduite par plusieurs vagues migratoires dont la plus importante a eu lieu il y a 50 ou 70 000 ans via le corridor du Levant, le détroit de Bab-el-Mandeb et le détroit de Gibraltar. Le peuplement des différents continents s’est poursuivi sur des millénaires et le débat n’est pas clos entre scientifiques sur le moment exact d’arrivée des hommes en Amérique via le détroit de Béring, il y a plus de 20 000 ans. On s’interroge sur l’importance des différentes causes qui ont présidé à cette dispersion sur la surface du globe : curiosité, changement climatique, quête de nourriture, éloignement par rapport à certaines maladies… On ignore les différents conflits auxquels ces migrations ont donné lieu et, en particulier, on ne connait pas les raisons de la disparition de l’Homme de Neandertal, après une longue cohabitation avec Homo Sapiens.

Les grandes mythologies, la Bible, l’Histoire de l’Antiquité puis du Moyen-Âge attestent des conditions souvent violentes des déplacements de populations et de l’asservissement de certains peuples à l’occasion des guerres, des Odyssées, des Exodes. Partout, on trouve trace du rejet de l’autre, de l’étranger, du barbare. La fin de l’Empire Romain permet le déferlement des grandes invasions, Vikings, Goths, Wisigoths. À la Renaissance, le renouveau de l’humanisme, l’aspiration à l’universalisme et la découverte du Nouveau Monde s’accompagnent d’une hiérarchisation entre les races, d’un nouveau cycle d’esclavage et de la mise en place du commerce triangulaire. Mais c’est avec la Révolution Française que vont se cristalliser les notions de nationalité et de citoyenneté, entraînant de façon incidente le besoin de définir le statut d’immigré et la problématique moderne de l’immigration.

Trois grands registres structurent en France ce droit contemporain de l’immigration. Le premier est celui des valeurs et des Droits de l’Homme. La Révolution elle-même visait à assoir une définition ouverte de la citoyenneté. La Déclaration des Droits de l’Homme de 1789 ne traitait pas explicitement de la question mais affirmait une vision d’égalité et de non-persécution. En avril 1790, un décret dispose que « seront réputés Français », automatiquement, tous les étrangers, dès lors qu’ils sont présents depuis 5 ans sur le territoire, qu’ils ont épousé une Française, acquis des immeubles ou « formé un établissement de commerce ». De surcroît, ils pourront exercer tous « les droits de citoyen actif », dès lors qu’ils prêtent un « serment civique » de fidélité à la Nation et de respect de la Constitution. L’accès à la citoyenneté est largement ouvert mais suppose de s’inscrire dans un combat de valeurs qui est celui de la Révolution française. En 1791, 1793, 1795, le régime va changer et l’automaticité est supprimée, puis rétablie, puis réduite à un an de résidence. Avec Napoléon et le Code Civil, cette définition ouverte de la nationalité se referme puisque le principe de base est celui du droit du sol et de la naissance sur le territoire français. Mais la notion universaliste d’ouverture de la France à ceux qui partagent ses valeurs, reste un message fort. En 1793, la Constitution restaure un vieux droit de l’Antiquité et de l’Ancien Régime : le droit d’asile. Elle dispose ainsi que le peuple français « donne asile aux étrangers bannis de leur patrie pour la cause de la Liberté. Il le refuse aux tyrans ». Par la suite, la France ne s’illustra pas toujours dans l’exercice effectif de ce droit d’asile. Au XXème siècle, dans les années 30, les républicains fuyant l’Espagne ou les juifs voulant échapper au nazisme furent regroupés dans des camps. C’est la Déclaration Universelle de 1948 et la Convention de Genève du 28 juillet 1951 qui revivifièrent le droit d’asile. Dans l’inconscient collectif, demeure cependant l’idée d’une vocation particulière de la France, patrie des Droits de l’Homme.

Si le premier registre est ainsi celui des valeurs, le second est celui de la force de travail et de la chair à canon. Chateaubriand ne voyait pas en Napoléon un grand stratège mais un boucher qui envoyait au front des milliers de jeunes gens et qui a bénéficié de l’avantage numérique d’une France plus peuplée que les autres pays d’Europe vers 1800. De fait, tout change au XIXᵉ siècle, avec la révolution démographique que connaissent nos voisins : tandis que la population stagne en France, elle explose en Grande-Bretagne, en Allemagne, en Italie… Chaque défaite est analysée au prisme de notre natalité trop faible et il faut faire venir des étrangers, non seulement pour muscler notre armée, mais pour compenser les saignées de main d’œuvre engendrées par les guerres, alors que les différentes vagues de la Révolution Industrielle se succèdent. Après la défaite de 1870, la loi de 26 juin 1889 impose ainsi la nationalité française à toute personne née en France, dès lors qu’un de ses parents est lui-même né en France, même s’il est étranger ; l’Allemagne proteste et institue une procédure permettant aux descendants allemands de conserver leur nationalité. Après la première guerre mondiale et son hémorragie de jeunes hommes, la France adopte la loi du 10 Août 1927 qui assouplit les conditions de naturalisation et qui vise à amplifier l’appel d’air des ouvriers et mineurs polonais, tchèques, italiens ou maghrébins. Après la seconde guerre mondiale, un Code libéral de la nationalité est adopté en 1945, en même temps qu’est créé l’Office National de l’Immigration. Mais l’immigration stagne et c’est après la décolonisation que des mesures volontaristes sont prises, à la demande des grands secteurs d’emploi comme la sidérurgie, l’automobile, le bâtiment : mise en place par Michel Debré du BUMIDOM en 1963 (Bureau pour le développement des Migrations dans Départements d’Outre-Mer) ; intensification, entre 1966 et 1972, de la construction de foyers par la SONACOTRA (Société  Nationale de COnstruction de logements pour les TRavailleurs Algériens et leurs familles), etc. Au début des années 70, la France compte ainsi 2,6 millions d’étrangers sur son sol pour 50 millions d’habitants.

Troisième registre, sans lequel on ne peut pas comprendre la nature des questions telles qu’elles sont formulées en France : la colonisation et la pratique coloniale d’ordre et de pacification.  Déjà présente en Amérique et aux Antilles, la France avait constitué un empire colonial au XIXème siècle, avec la conquête de l’Algérie (1830), l’expansion du Second Empire en Afrique de l’Ouest, à Madagascar, au Cambodge, en Cochinchine et en Nouvelle-Calédonie (1860-70), la poursuite de la colonisation par la IIIème République, étendant l’Empire en AOF, en AEF, au Maghreb, en Océanie, au Proche-Orient avec les mandats sur la Syrie et le Liban. Dans les territoires rattachés à l’Empire, la France décline un « Code de l’Indigénat » qui combine sujétion (amendes, taxes, travaux forcés), droits civiques limités (certaines élections locales), accès au compte-gouttes à la nationalité française (avec des inégalités comme le Décret Crémieux en faveur des juifs d’Algérie), contrôle administratif et judiciaire par l’Administration coloniale et l’Armée. Tout ceci a disparu avec la décolonisation mais, on le voit dans le débat sur les contrôles d’identité, il en reste de nombreuses traces dans les esprits. Pour n’en citer qu’une, les services psychologiques de l’Armée avaient beaucoup misé en Algérie sur l’émancipation relative des femmes comme moyen d’intégrer les populations et de casser les résistances culturelles. Très naturellement, lorsque s’est posée la question de l’intégration des travailleurs maghrébins dans les années 50-60, la solution s’est imposée du regroupement familial. Cette cause d’immigration est devenue majeure et, compte tenu d’un taux de naissance élevé dans les familles immigrées, cela a contribué au tonus de la natalité nationale, tout en brouillant les repères entre ce qui relève de l’immigration et ce qui relève du métissage de la société française.

Formuler de nouvelles problématiques

Le Front National est né en 1972, au moment où se développait la vague d’immigration voulue dix ans plus tôt par Michel Debré, amplifiée par le mouvement du regroupement familial que le Conseil d’État s’était refusé à encadrer. Les premières percées électorales du FN ont lieu 10 ans plus tard, en réaction aux régularisations et aux naturalisations de masse, décidées par François Mitterrand en 1981.  À partir de 1984 et de l’apparition de SOS Racisme, l’immigration devient un enjeu majeur du débat politique. En 1997, le FN est présent au second tour des législatives dans 197 circonscriptions. Le 21 Avril 2002, Jean-Marie Le Pen accède au second tour de l’élection présidentielle.

Plus de vingt ans plus tard, nous avons l’impression d’en être toujours là. En pire : nombreux sont les sondages ou les observateurs qui prédisent que Marine Le Pen, à la tête du Front rebaptisé Rassemblement National, pourrait emporter la présidentielle en 2027. Ne serait-il pas temps de réfléchir sérieusement à cet enjeu de l’immigration qui reste central dans la capacité de conviction et d’entraînement du RN ? En fait, toutes les questions qui ont structuré l’approche française de l’immigration se sont déplacées et l’affrontement politique ne s’organise plus autour d’une problématique bien définie. La question des valeurs et des Droits de l’Homme reste évidemment majeure mais elle ne saurait se limiter au sujet du droit d’asile, entendu comme la protection un tantinet élitiste des « combattants de la liberté » ; on constate d’ailleurs que la France n’est plus que rarement le premier choix de destination des réfugiés.

La question de la force de travail et de la chair à canon parait largement dépassée : il existe toujours une Légion étrangère mais il n’y a plus de conscription et, comme on le voit aujourd’hui en Ukraine, le nombre de soldats n’est plus l’atout décisif ; quant au besoin d’une force de travail, il n’est plus porté par des grands secteurs industriels qui ont déserté la France et, s’il reste une demande d’entreprises comme Uber ou Deliveroo, elle est probablement transitoire, ces entreprises travaillant déjà sur des dispositifs automatisés de conduite ou de livraison. Quant à la question de l’héritage colonial, l’urgence est évidemment de tourner la page ! La paix civile suppose des forces de l’ordre respectueuses, proches, sans préjugés. Le regroupement familial mériterait quant à lui d’être évalué et réformé, tant il serait illusoire d’attendre insertion et intégration d’une structure familiale qui se révèle souvent, dans les faits, largement désintégrée.

Quelles sont les questions d’aujourd’hui et de demain ? Il ne serait pas pertinent de ne réfléchir qu’à partir de ce que nous pouvons imaginer comme forces poussant des habitants du Sud à prendre la route et à vouloir émigrer. Certes, le changement climatique va rendre certaines parties du monde invivables ! Certes, la télévision et Internet mettent sous les yeux de chacun des écarts invraisemblables de niveau de vie et de confort !  Certes, nous assistons déjà au calvaire inacceptable de milliers de réfugiés qui s’entassent et qui meurent dans des circuits gérés par des maffias de passeurs, les menant de leur pays d’Afrique à un bateau instable en Méditerranée, en passant par un quasi-esclavage en Lybie ! Nous n’avons pas le droit de détourner nos regards et il est clair que ces urgences humanitaires dépassent amplement la seule thématique française du droit d’asile. Compte tenu de l’ampleur des catastrophes prévisibles et de leur nature hybride – à la fois naturelles et politico-économiques -, il est impératif que l’Europe se dote rapidement d’une puissante capacité d’action qui serait mise en œuvre selon des règles plus souples que l’unanimité.

À quoi rimerait cependant de ne réfléchir que comme cela ? L’immigration n’est pas un tsunami. Un livre comme Le camp des Saints de Jean Raspail a voulu le faire croire, nourrissant des fantasmes racistes sur la base desquels des idéologues comme Renaud Camus ont bâti la théorie du grand remplacement. La vérité, c’est qu’en dehors des grandes catastrophes, on ne sait pas ce qui pousse l’humanité à migrer depuis la nuit des temps. Ce que les chercheurs détectent, c’est que les individus qui migrent ne sont pas les simples représentants de grands déterminismes ; ils ont souvent des histoires singulières, sont issus de villages bien précis et entendent rejoindre des parents ou des amis dans des quartiers bien définis. Quant au phénomène d’ensemble, il provient d’un équilibre complexe entre les forces qui poussent à émigrer et les questions et les attentes qui se posent dans les pays d’immigration.  La vraie priorité d’un débat qui voudrait échapper aux fantasmes serait de caractériser ces questions et ces enjeux, pour un pays comme la France au XXIème siècle.

Le contexte actuel est celui d’une Grande Métamorphose, rythmée simultanément par le dérèglement écologique et par la transformation numérique de l’économie et de la société.  Certains en déduisent que la priorité devrait être donnée à une immigration sélective, privilégiant les professions en tension et les métiers à haute valeur ajoutée : médecins, ingénieurs, écologues, spécialistes d’intelligence artificielle. Le danger est pourtant de priver les pays d’origine de ressources précieuses et de perpétuer une approche prédatrice : après avoir extrait les ressources matérielles, les anciennes puissances coloniales mettraient la main sur les ressources humaines les plus critiques. Mieux vaudrait conforter le flux actuel de jeunes venant étudier dans les Universités et les Grandes Écoles françaises, ne pas chercher à le monétiser à tout prix et proposer des formules de super-apprentissage permettant aux étudiants étrangers de rester en France quelques années pour compléter leur formation en pratiquant leur métier, tout en contribuant à résorber des poches de pénurie. Il y a ainsi place pour une immigration économique temporaire, en aval de l’immigration universitaire.

Dans le contexte des mutations en cours, il nous semble qu’une immigration repensée pourrait apporter trois autres contributions à notre pays.

Connaissance

Dans la santé, dans l’éducation, dans le maintien de l’ordre, des ressources colossales sont dépensées chaque année pour faire face à des dérèglements que l’on ne comprend pas. Qu’on songe par exemple aux émeutes urbaines ou au déclassement de la France dans les palmarès internationaux de formation ! Pour percer le brouillard, les sciences sociales auraient besoin d’un renouveau et celui-ci proviendra, selon le grand sociologue Ulrich Beck, du passage du nationalisme au cosmopolitisme méthodologique. Il faut cesser de s’obnubiler sur les controverses nationales et sur les données fournies par notre administration statistique. Selon Beck, les sciences sociales devraient déplacer leur angle de vue et se caler sur le regard cosmopolite des migrants car ceux-ci participent à la vie sociale de leur pays d’accueil mais, avec Internet et les smartphones, ils gardent le contact avec leur pays d’origine et, également, avec tous les pays où se déploie leur diaspora. En France par exemple, il serait de moins en moins pertinent d’aborder un enjeu comme celui de l’égalité à partir de la seule source que sont les statistiques, les lois et les conventions collectives. Il serait bien plus pertinent, selon Beck, de prendre par exemple le point de vue d’une nounou, venue de l’Ile Maurice pour s’occuper des enfants d’une petite famille. Ce qu’elle gagne et les avantages sociaux qui lui sont accordés, elle peut l’évaluer par rapport aux échelles salariales nationales mais aussi par rapport aux ressources de ses parents qui sont restés dans l’Ile et également par rapport à ce qui se passe dans d’autres pays : le Canada où vit un de ses frères, l’Angleterre où elle échange avec un de ses cousins…

Résilience

Sécheresse, incendies, pénurie d’eau, orages, déluges, inondations, virus inconnus, épidémies, chaque année voit monter la pression incarnant l’engrenage où nous place la crise écologique et climatique. Comment réagira demain notre population ? Les exemples de dévouement et de civisme sont nombreux mais on ne peut oublier le précédent de 1940 quand, face à la percée ennemie, les Français s’étaient précipités sur les routes de l’exode dans un chaos indescriptible… La collapsologie vise précisément à anticiper les catastrophes pour mieux savoir les surmonter. Dans une telle perspective, on peut attendre beaucoup de la présence sur notre sol de migrants armés d’une culture et d’une expérience propres à organiser la survie. L’ONU développe maintenant l’idée que les peuples premiers sont dépositaires de savoirs et de représentations qui pourraient permettre à l’humanité de repenser son rapport à la nature. En juin 2023, quatre enfants âgés de 1 à 13 ans ont été retrouvés en Colombie, après avoir survécus seuls durant 40 jours dans la forêt amazonienne après un accident d’avion ; ils appartenaient au groupe indigène Uitoto.

Métamorphose

Les transformations du monde ont été précédées et annoncées par de profondes transformations dans l’ordre du savoir. Avant les dérèglements écologiques, il y avait eu le Club de Rome et la reformulation de la science écologique par la théorie des systèmes. Avant l’ordinateur, Internet et le numérique, il y avait eu les conférences Macy et les avancées de la cybernétique. Entre 1977 et 2004, Edgar Morin publiait les six tomes de La Méthode, encyclopédie tentant une synthèse des métamorphoses d’une pensée s’ouvrant à la complexité. Pendant longtemps pourtant, cette nouvelle épistémologie est restée éloignée et abstraite. Comme l’a écrit Bruno Latour, il fallait « atterrir ». Nous avons ainsi montré que l’usage croissant de la notion de « planète » visait à jeter un pont entre le ciel d’une pensée en mutation et les pieds dans la boue d’un monde en crise (cf. Philippe Lemoine, Qu’est-ce que la planète ?, Esprit, décembre 2022). Prolongeant cette hypothèse, nous pensons que les migrations, que le brassage croissant des cultures et que le métissage peuvent renforcer une conscience planétaire qui n’est pas seulement acceptation d’un destin commun mais élévation des esprits comme levier de la métamorphose.

Esquisser des propositions d’actions

En conclusion, nous ne pouvons que souligner les limites du présent essai. Nombre de questions sont laissées en friche et plusieurs pistes évoquées sont probablement immatures et insuffisamment travaillées. Mais l’objectif est d’ouvrir un débat et de tourner la page d’une période trop longue où l’immigration était un enjeu hautement réactif du débat politique, en partie parce qu’il n’était plus un enjeu vivant du débat d’idées.

Pour inciter à se saisir des questions posées et des tentatives de formulation de problématiques nouvelles, nous pouvons résumer les principales propositions esquissées dans l’article :

  • Compléter le droit d’asile national par un dispositif européen puissant d’accueil humanitaire, pour faire face au urgences écologiques et politiques sans être entravé par des règles lourdes d’unanimité ;
  • Développer l’immigration universitaire et l’accompagner de dispositifs temporaires d’emploi, permettant de résorber des pénuries de compétences et de parfaire la formation des spécialistes avant un retour dans leur pays ;
  • Évaluer lucidement les dispositifs du regroupement familial et encadrer leur développement dans des situations favorisant l’insertion effective et le métissage culturel ;
  • Résorber les dysfonctionnements coûteux de la société, en misant sur un renouveau des sciences sociales par un développement du cosmopolitisme méthodologique et une interaction avec le point de vue des migrants ;
  • Favoriser la résilience collective, en valorisant les savoirs et les connaissances de populations ayant eu l’expérience d’un autre rapport à la nature et de la survie collective face aux grandes catastrophes ;
  • Élever les esprits vers une conscience planétaire, conçue comme un levier de maitrise de la métamorphose.

Au-delà de ces propositions, notre conviction est qu’il faut reprendre la parole, de façon non-fantasmatique, sur l’enjeu de l’immigration. C’est un point de passage incontournable pour ouvrir à nouveau un horizon positif pour l’avenir de nos sociétés.