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« Aujourd’hui, les atteintes par le langage sont délibérées »

Pour la philosophe et psychanaliste, les agressions verbales font partie d’une culture de violences multi-champs qui attaque tous les interstices de la société et, notamment, le premier outil de régulation interhumain :
la parole. Des mots aux actes, il y a souvent un continuum direct.

Où situez-vous la frontière entre conflictualité légitime, nécessaire à la vie démocratique, et violence condamnable ? Qu’est-ce qui distingue une parole lucide, critique, voire un peu dure, d’une parole proprement violente ?

CYNTHIA FLEURY Ce que vous avez appelé une parole lucide, critique, voire un peu dure, porte un nom en grec, ça s’appelle la parrêsia. Michel Foucault l’a bien dit : un État de droit, une démocratie, est l’organisation du pacte parrèsiastique, donc la possibilité de dire le vrai sans que sa vie soit mise en cause. Nous avons la possibilité de produire une parole qui tente de dire le vrai, qui a une clinique du réel, qui est dure, qui a une forme éventuelle
de radicalité au sens où elle est substantielle. Ce n’est pas une novlangue. Mais au moment où cette parole s’énonce, doivent se taire d’une certaine manière les corps dans leur possibilité d’un passage à l’acte. Non pas l’effacement du corps, mais sa mise en retenue. Le corps accepte de ne pas traduire immédiatement en violence ce que le langage peut encore élaborer. C’est en ce sens que la non-violence, en démocratie, est un acte positif : elle consiste à créer les conditions d’accueil d’une parole de vérité. Elle est une discipline du corps autant qu’une éthique du langage.

Cette parole se manifeste donc sur le plan corporel…

C.F. Oui, il y a une clinique du corps, qui revient à la vérité de l’éthique. L’éthique, c’est l’ethos. L’ethos, c’est le geste, la conduite, autrement dit une manière d’être, une posture du corps. Comme dit Aristote, c’est un hexis, une disposition. On se tient d’une certaine façon, pour mieux écouter, pour mieux saisir ce que l’autre cherche à dire. Le corps s’adresse à : la tenue du corps est toujours un langage non-verbal. Et le non-verbal est une dimension essentielle de la relation éthique. Il peut rendre possible,l’écoute – ou au contraire l’empêcher.

À vos yeux, la violence verbale est-elle un simple symptôme ou déjà une forme de passage à l’acte, une première atteinte au corps de l’autre et au corps social ?

C.F. Elle est les deux. Elle est symptôme dans la mesure où le réel est parfois tellement violent que l’individu blessé va insulter, injurier ou crier pour « dire » la violence qu’il subit et qu’il ne peut plus élaborer symboliquement. Mais elle peut être aussi plus ou moins délibérée, et surtout au service du passage à l’acte, de l’escalade et de la brutalisation du monde. Il y a un continuum direct. Tous ceux qui sont violents dans la parole ne produisent
pas nécessairement l’au-delà de ce passage à l’acte, mais c’est déjà un premier passage à l’acte. Et tous ceux qui sont violents par le corps ont généralement produit un passage à l’acte par le langage. Cela étant, les situations sont complexes puisqu’on sait aussi que le passage à l’acte corporel peut naître d’une impossibilité de dire.
Il n’en reste pas moins qu’aujourd’hui, les atteintes par le langage sont délibérées. Elles font partie d’une culture de violences multi-champs qui attaque tous les interstices de la société et, notamment, le premier outil de régulation interhumain : le langage, la parole.

Vous parlez d’un continuum entre les insultes, le dénigrement, le harcèlement, puis la violence physique. Est-ce que ce sont des points de rupture où « quelque chose » change de nature ?

C.F. Normalement, il n’y a pas de changement de nature. Il y a un vrai continuum. Le langage utilisé pour humilier autrui, pour faire mal, c’est un coup qui produit des lésions à des endroits différents. Fondamentalement, sur le plan clinique, on voit que les atteintes par le langage, quand celui-ci est utilisé pour blesser, produisent du trauma et un affaiblissement de la personnalité chez l’autre, qui le rend plus vulnérable à d’autres coups. Dévaloriser la réalité des coups portés par le langage est une folie, car on normalise la culture de violence. On gagnerait à retravailler un lien qualitatif au langage.

À quelle fonction répond la violence verbale ? Est-ce une décharge pulsionnelle, une stratégie de domination, des tentatives désespérées de se faire entendre ?

C.F. Tout cela et plein d’autres choses – sauf la légitime défense, qui est un mécanisme tout à fait essentiel. La violence peut être décharge pulsionnelle, incapacité à gérer sa frustration. Comme nous sommes des êtres de langage, sa première manifestation, c’est le langage justement : cris, corps qui se déforment, gestes.
Le langage, c’est un corps qui parle. C’est aussi un rapport de force, une stratégie de domination pour détruire l’altérité de l’autre, donc l’autre comme sujet. C’est un outil au service de la réification, la chosification de l’autre, son désaveu en tant que sujet.

Quels sont les principaux facteurs de basculement : désinhibition, effet de groupe, sentiment d’impunité, humiliation, effondrement des médiations institutionnelles ?

C.F. Le pulsionnel recoupe tout cela : ce qui n’a pas su se sublimer et se symboliser. C’est lié à toute expérience de frustration. La littérature scientifique est complexe sur la causalité du trauma, notamment dans l’enfance : elle peut produire un biais où le sujet est victime de sa propre violence, ou non. Il y a des profils victime-bourreau où l’impunité s’est construite sur un trauma récurrent. Il est toujours délicat de tracer une généalogie simple.

On accuse souvent les réseaux sociaux de jouer un rôle central dans la montée de la violence verbale. Contribuent-ils à contenir la violence physique, au sens d’un défouloir, ou au contraire à la préparer par une radicalisation qui aboutit à des émeutes comme devant le Capitole américain, le 6 janvier 2021 ?

C.F. On peut affirmer qu’ils banalisent la violence. Pour une raison simple, c’est que nos réalités sont désormais fusionnées. Les réseaux sociaux ne sont pas une espèce de sphère autonome, comme les anciens jeux du cirque ou les fêtes dionysiaques qui accueillaient la violence pendant un moment, avant le retour à la vie normale. Pas du tout : c’est un jeu de miroir, de panoptique, où le digital est une réalité et pas une non-réalité. Ça veut dire que tous les jours, nous sommes biberonnés à des espaces réductionnistes, saturants, qui produisent des régimes d’attention fatigués. Les algorithmes renforcent l’effet de meute, la viralité, le
name dropping ; on sait très bien que les tweets à tendance négative sont paramétrés pour remonter davantage que ceux qui ne le sont pas. Il y a décontextualisation permanente : au lieu d’avoir une heure d’explication, vous avez un nombre limité de caractères. L’outil, par son design, renforce ce qu’on appelle le littéralisme, lequel fait baisser l’envergure d’une signification, polarise et vous piège. Mécaniquement et intentionnellement, les réseaux produisent de la violence, tels qu’ils sont paramétrés
aujourd’hui. Rien n’interdit d’imaginer d’autres formes de design, orientées vers une culture de l’attention et de la civilité, mais ce n’est pas le cas aujourd’hui.

Comment jugez-vous la responsabilité des institutions – école, justice, médias – dans la régulation ou la banalisation de cette violence ?

C.F. Les médias et les plateformes ont une responsabilité majeure. Ils ont substitué une économie de l’attention à une écologie de l’attention, privilégiant le spectaculaire, le conflictuel, parce que cela génère de l’audience. L’école, en revanche, est davantage victime que responsable. Elle est devenue poreuse à ces dynamiques et se trouve souvent démunie face à leur intensité. Elle tente de produire des contre-discours, mais elle subit une saturation qui la dépasse.

Si on en vient aux responsables politiques qui utilisent un langage violent, voire vindicatif. On parle même de brutalisation de la vie politique. Est-ce de nature à détériorer le lien social ? Est-ce une autorisation implicite donnée au reste de la population de reproduire ces formes de violence ?

C.F. Michel Foucault parlait de la « souveraineté grotesque » comme paradigme du pouvoir, c’est-à-dire qu’en dernière instance, la vraie figure du pouvoir, c’est celle du pur arbitraire, qui se passe du langage comme justification. Il n’y a pas besoin de langage, juste une grande tarte dans la figure ! Ce langage-là passe par
l’injure, l’humiliation. C’est le trumpisme, adepte de la post-vérité qui est indifférente à la vérité factuelle. La contre-exemplarité permanente de ce « grotesque » est un phénomène d’autorisation du grotesque de chacun. Plein de petits grotesques se libèrent, qui se sentent autorisés parce qu’ils considèrent que c’est la norme actuelle. On vit un moment de désubstantialisation du langage, alors qu’on devrait avoir un renouveau de l’herméneutique, de l’art
d’interpréter.

La démocratie peut-elle « digérer » un certain niveau de violence verbale, comme elle digère les crises, ou y a-t-il un seuil au-delà duquel le langage commence à défaire le cadre démocratique lui-même ?

C.F. Comme l’indique la tradition dialectique – notamment chez Marx et Engels –, une accumulation quantitative peut produire un basculement qualitatif. Autrement dit, il y a un seuil au-delà duquel la capacité de digestion est atteinte. Si le langage est massivement falsifié, pollué, il perd sa fonction de médiation. Or, le langage est vital pour la démocratie, comme l’eau non polluée l’est pour la
vie biologique. Une parole dégradée altère les capacités cognitives collectives et dérégule le fonctionnement démocratique. Lorsque le langage perd sa performativité – lorsque dire ne vaut plus rien –, alors le passage à l’acte tend à devenir la seule forme d’efficacité reconnue.

Vous avez travaillé sur le courage de la parole : à quoi ressemblerait aujourd’hui le courage d’une parole non violente dans un espace saturé d’agressivité ?

C.F. Elle relèverait toujours de la parrêsia. Mais elle doit aussi s’inscrire dans ce que Jürgen Habermas appelait l’éthique de la discussion : un espace où la vérité se cherche dans la confrontation argumentée, dans l’écoute, dans la reconnaissance de l’autre. Cette parole est exigeante, car elle suppose de résister aux logiques de
simplification, aux affects de ressentiment, à la tentation de la brutalité. Et surtout, elle est orientée vers la fabrique d’un agir commun, vers la construction d’un monde partagé.

Cette éthique de la discussion n’est-elle pas le propre de la démocratie ? Et sa condition ?

C.F. Oui, absolument. En tout cas, la démocratie au sens d’État de droit. Parce qu’on voit émerger des démocraties dites « illibérales », qui se réclament de la démocratie mais qui sont, en réalité, des systèmes fascisants qui s’appuient sur la tyrannie de la majorité, sur une vision extrêmement étriquée du fait majoritaire. Dans un État de droit, cette éthique de la discussion repose sur la pluralité des régimes de véridiction : la science, l’expertise, la liberté d’opinion, la liberté de conscience et le fait religieux, chacun à
sa place. Or, on assiste aujourd’hui à un nivellement, voire à une remise en cause de la vérité scientifique, dans un climat de post-vérité. Cela exige aujourd’hui un engagement collectif pour restaurer les conditions d’un langage fiable, interprétable, partageable – autrement dit, pour résister à la brutalisation et réactiver une véritable culture de la discussion.

« Si le langage est
massivement falsifié,
pollué, il perd sa
fonction de médiation.
Or, le langage est vital
pour la démocratie,
comme l’eau non
polluée l’est pour la vie
biologique. »