Face à l’agressivité de l’administration Trump et à l’effondrement des cadres multilatéraux, la question n’est plus théorique. Pour Aurore Lalucq, l’Europe doit sortir de la naïveté du « doux commerce » pour affronter une
ère de guerre hybride et économique. Entre dépendance stratégique et impératif de souveraineté, l’eurodéputée appelle l’Union à assumer enfin le leadership du monde libre.
Sommes-nous réellement entrés dans une nouvelle ère des relations internationales ou assistons-nous simplement au retour des logiques de puissances anciennes ?
AURORE LALUCQ Les logiques de puissance n’ont, en réalité, jamais disparu. En revanche, le droit international et l’héritage de l’après-guerre faisaient office de boussole et de cadre. Ce cadre a certes été régulièrement mis à mal, que l’on pense à la Guerre froide ou à l’invasion de l’Irak, mais il subsistait une forme de« surmoi » diplomatique. En 2003, bien qu’en mentant devant les instances internationales, les États-Unis continuaient de se plier, au
moins en apparence, aux exigences du multilatéralisme.
La rupture actuelle réside dans la disparition totale de ce filtre. Donald Trump ne s’embarrasse plus de simulacres : qu’il s’agisse du Venezuela, de Cuba ou de l’Iran, il agit sans aucune préoccupation pour les règles et le cadre juridique international. Tout comme, avant lui Vladimir Poutine, lorsqu’il envahit le Donbass et déclare la guerre à l’Ukraine. Ce qui change également, c’est que ce basculement nous percute désormais directement.
Jusqu’ici, les violations du droit international ont relativement épargné le sol européen. Cela se traduit par la guerre en Ukraine, mais aussi par des menaces hybrides, informationnelles ou technologiques, comme l’usage de drones pour paralyser des infrastructures. Nous réalisons, ce que signifie la fin du droit international pour les grandes puissances.
Auparavant, la mondialisation était censée pacifier les rapports internationaux par le « doux commerce ». Aujourd’hui, cette interdépendance est perçue comme une dépendance dangereuse. Ce basculement est-il justifié ?
A.L. Il faut remettre les choses à leur place et cesser de confondre les fins et les moyens. Le commerce international n’a jamais été un long fleuve tranquille fait d’interdépendances heureuses ; son histoire est aussi faite de violence. Il faut savoir garder de la nuance
dans un monde qui n’en a plus. Je m’inquiète de nous voir basculer d’un dogme à l’autre : après avoir encensé une mondialisation sans filtre, on érige désormais le protectionnisme en solution miracle.
Or, les droits de douane américains nous rappellent cruellement qu’un protectionnisme désordonné est tout aussi néfaste. Le problème n’est pas l’interdépendance en soi, mais la situation de dépendance dans laquelle nous nous sommes placés. L’économie doit rester un moyen, pas une finalité. Mais être dépendant sur des secteurs stratégiques comme le gaz, le pétrole, le numérique,
l’armement ou les terres rares est une situation potentiellement suicidaire pour l’Europe.
Les restrictions commerciales ou le contrôle des chaînes de valeur sont-ils devenus des outils de violence internationale ? Peut-on encore y voir un moyen de prévenir les conflits ?
A.L. La réalité, c’est que nous sommes déjà en guerre : économique et hybride. Je sais que le terme fait peur, mais il faut l’assumer. L’économie est aujourd’hui utilisée comme une arme de guerre pour exercer des pressions, générer de l’inflation ou déstabiliser nos secteurs agricoles et industriels. Tout est désormais utilisé à des fins « guerrières » : les réseaux sociaux, le numérique, les données, par exemple.
Dans ce contexte, le meilleur moyen de ne pas subir la guerre est de passer à une véritable économie de guerre. Je le soutiens depuis l’invasion de l’Ukraine : nous devons gagner notre autonomie en matière de défense pour ne plus être otages du chantage américain sur les droits de douane ou la sécurité. Produire davantage pour être indépendants est, en réalité, le seul moyen d’éviter que le conflit ne devienne physique. L’économie de guerre est aujourd’hui notre meilleur rempart contre la guerre tout court.
L’économie devient-elle le principal théâtre des rivalités géopolitiques, ou reste-t-elle subordonnée à la puissance militaire et diplomatique ?
A.L. Aujourd’hui, tout est devenu un terrain de confrontation. Il n’y a plus de sanctuaire. Cependant, il existe des domaines où les puissances s’autorisent à se « déchaîner » plus qu’ailleurs, et l’économie est désormais cet espace de défoulement privilégié. C’est le lieu où l’on exerce des pressions ciblées sur nos industries et nos secteurs stratégiques, parfois de manière totalement
irrationnelle.
Prenez l’exemple de Donald Trump : il lui suffit de descendre de son avion pour annoncer, au gré d’une humeur, une taxe de 200 % sur le champagne. S’il ne va pas toujours au bout de ses menaces, l’effet recherché est atteint : il s’agit de nous harceler, de nous effrayer. On est dans une logique brute de « cour de récréation » où le caïd vient bousculer l’élève appliqué (l’Europe) qui tente encore
de respecter les règles du jeu. C’est une caricature, certes, mais elle décrit fidèlement la réalité des rapports de force actuels : l’économie est devenue le champ de bataille où tous les coups sont permis, sans aucun filtre diplomatique.
Cette agressivité ne répond d’ailleurs à aucune rationalité économique. Lorsque l’on interroge les négociateurs européens sur les priorités américaines, on réalise qu’il n’y a pas de vision industrielle de long terme derrière ces droits de douane. L’objectif est avant tout symbolique : il faut prouver au « Monsieur tout le monde » américain que l’administration le protège contre l’extérieur.
Il y a un an ou deux, les textes produits par l’entourage de Donald Trump laissaient encore deviner une forme de doctrine cohérente. Aujourd’hui, tout cela est devenu beaucoup plus flou. Ces discours sont avant tout des outils de propagande destinés à asseoir une prétendue supériorité intellectuelle face à des Européens jugés « dégénérés » parce qu’ils ne pensent qu’à la paix et à la qualité de vie. L’idée est de nous faire croire qu’ils ont un coup d’avance, qu’ils ont « pensé à tout ». Pourtant, une fois à la table des négociations, hors des secteurs très spécifiques comme les cryptoactifs, la banque ou la finance (où les intérêts sont colossaux), on s’aperçoit
que la stratégie des droits de douane relève de la pure communication politique. C’est une mise en scène de la puissance plus qu’une gestion raisonnée de l’économie mondiale.
L’usage des systèmes de paiement ou des marchés financiers comme armes de pression est-il un phénomène nouveau ?
A.L. C’est une évolution majeure et très inquiétante. Auparavant, même si les États-Unis n’ont jamais été de fervents partisans de la Cour pénale internationale (CPI), il subsistait un certain respect des formes. Aujourd’hui, menacer de couper les moyens de paiement ou les infrastructures numériques parce qu’une décision ne vous
plaît pas est un levier de pression inédit.
Cela révèle aussi une mise sous tutelle inquiétante du secteur privé par l’État américain. C’est une leçon pour la « Corporate America » qui pensait que l’agenda fiscal de Trump compenserait son mépris pour l’État de droit : on ne peut pas piétiner les institutions sans finir par piétiner le droit de propriété. Pour l’Europe, ce n’est plus une option mais une question de survie : nous devons impérativement gagner notre indépendance sur les systèmes de paiement, via l’euro numérique notamment. Il faut investir pour
créer des acteurs européens pleinement souverains, mais aussi faire preuve de courage et être plus offensifs quand nous sommes attaqués.
L’exemple de Thierry Breton est, à cet égard, flagrant. Être visé par des sanctions en sa qualité de Commissaire parce qu’il a porté une législation jugée néfaste aux intérêts américains est une ligne rouge absolue. En l’attaquant, c’est l’institution européenne et ses 450 millions de citoyens que l’on attaque. La réponse de la Commission n’a pas été à la hauteur : c’est à nous de fixer des limites à l’administration Trump, car personne d’autre ne le fera pour nous.
« En ce qui concerne la
défense de l’État de droit,
de la démocratie et du droit
international, il n’y a plus
personne d’autre que nous,
les Européens. »
L’Union européenne s’est longtemps construite comme une puissance normative plutôt que stratégique. Cette approche reste-t-elle tenable ?
A.L. Elle est plus essentielle que jamais. Qu’est-ce qui entrave aujourd’hui l’hégémonie des Big Tech, dont le modèle nécessite une expansion perpétuelle ? Nos réglementations. Revenir sur nos normes sous la pression serait un cadeau inespéré pour l’administration Trump.
Même aux États-Unis, certains think tanks, démocrates et républicains à l’ancienne, nous disent : « Ne touchez pas à vos lois, ce serait faire un cadeau incroyable à Trump ». Certes, nous avons parfois produit des « usines à gaz », mais cette puissance normative est un levier de protection majeur. Sans nos règles, nous donnerions un avantage concurrentiel total à nos rivaux.
Pour autant, nous ne pouvons nous satisfaire d’être seulement une puissance normative. Comme je l’alerte depuis longtemps, l’Europe doit se doter d’une capacité budgétaire et d’investissement, pour mettre en oeuvre une véritable stratégie industrielle de long terme. Elle doit s’outiller, en clair, comme une véritable puissance fédérale.
Lors des dernières Rencontres Économiques d’Aix, votre échange avec Kim Ruhl (conseiller de Donald Trump) a mis en évidence un clivage entre ouverture économique et instrumentalisation des interdépendances. Comment évaluez-vous la résilience de l’Europe face à ce nouveau paradigme ?
A.L. L’Europe est à la fois plus fragile et plus forte qu’elle ne le croit. Elle subit une intense propagande américaine visant à lui faire déposer les armes avant même le début du combat. Washington joue de la véhémence pour nous acculer et nous pousser à la reddition économique. C’est notre rôle, en tant que responsables politiques, de ne pas acheter ce discours défaitiste et capitulard. Nos vulnérabilités sont réelles (énergie, numérique, systèmes
de paiement) car nous avons longtemps refusé tout pilotage politique. Airbus ou le nucléaire ne sont pas nés spontanément du marché ; ils ont été voulus. Faire de la politique industrielle demande de la nuance et de l’audace, sans pour autant substituer l’État au privé.
Pourtant, malgré l’invasion de l’Ukraine, le Covid et les assauts de Donald Trump, l’Union résiste alors même que sa structure est inachevée : nous n’avons ni budget commun, ni politique industrielle intégrée. Cette résilience, sans les outils adéquats, est une preuve de force inouïe. Il nous manque simplement d’accepter de nous voir comme une puissance.
La régulation financière européenne peut-elle être un levier de puissance ou risque-t-elle d’affaiblir notre compétitivité?
A.L. On entend souvent que la régulation nuit à la compétitivité. Pourtant, souvenons-nous de la faillite de la Silicon Valley Bank (SVB) aux États-Unis. Ce n’était qu’une fraction infime des actifs mondiaux, mais cela a fini par emporter le Crédit Suisse. Si le système tient aujourd’hui face à l’irrationalité de l’administration Trump ou aux risques du private credit, c’est grâce à nos garde-fous.
Gardons-nous de déréguler. La prévention est politiquement ingrate car ses bénéfices sont invisibles, mais elle est essentielle : nous n’avons pas la capacité budgétaire de gérer une crise bancaire systémique. Mieux vaut un système « safe » qu’une gestion de crise que nous n’avons pas les moyens de nous payer.
Faudra-t-il un nouveau choc pour que l’Union européenne assume enfin ce rôle de puissance stratégique ?
A.L. Je déteste le récit d’une Europe qui ne progresse que par les crises, mais je crains que ce ne soit la réalité. Il a fallu que Donald Trump menace de racheter le Groenland ou qu’un magistrat français soit mis sous sanction pour que l’on réalise, en janvier dernier, notre incroyable dépendance dans un grand nombre de domaines, à commencer par le numérique et les paiements. Dès que la pression retombe, nous avons tendance à revenir dans
notre zone de confort. Malheureusement, d’autres crises seront sans doute nécessaires pour nous faire sortir de cette torpeur.
Ma conclusion est simple : l’Union européenne doit prendre la place des États-Unis. Elle doit devenir le nouveau leader du monde libre. Les États-Unis ont incarné ce rôle, de manière certes imparfaite. Aujourd’hui, ils l’ont tout à fait abandonné. En ce qui concerne la défense de l’État de droit, de la démocratie et du droit international, il n’y a plus personne d’autre que nous, les Européens. C’est un rôle vertigineux, presque effrayant, mais c’est notre seule voie de survie.
Lors des attaques de Trump sur le Groenland, j’ai été frappée par la réaction des citoyens européens. Sur les réseaux sociaux, ils ne répondaient pas par la menace, mais en montrant la beauté de leur mode de vie, leur espérance de vie, leur modèle social et leurs libertés. Ce sentiment d’appartenance transcende les clivages politiques. Nous devons désormais franchir une étape : réapprendre à nous battre, politiquement et économiquement, pour défendre ce modèle de civilisation. Nous n’en avons plus l’habitude, mais c’est le prix de notre liberté.