Le Cercle des économistes réunissait le 14 avril historiens, économistes, membres de la société civile et diplomates à l’occasion de la parution du numéro 10 de la revue Mermoz consacré aux violences. Le débat a été dense, sans détour. Il a mis en lumière l’écart entre le mythe républicain de la paix civile et une réalité plus brutale, en France comme dans le monde.
Il y a quelque chose de vertigineux à réunir, le temps d’un petit-déjeuner, une Défenseure des droits, une statisticienne du ministère de l’Intérieur, un économiste de l’OCDE, un historien de Sciences Po et une ancienne ambassadrice en Chine, en Russie et au Royaume-Uni pour parler de violences. C’est pourtant le pari réussi de Mermoz, à l’occasion de la sortie de son dixième numéro. La revue n’a jamais aussi bien porté son nom que ce matin-là, en référence à l’aviateur des traversées difficiles. Trois modérateurs ont orchestré les échanges : Clément Lebourg et Alban Schneyder, co-rédacteurs en chef de Mermoz, et Astrid de Villaines, journaliste à France Culture.
Une violence devenue « grammaire du temps »
Tout d’abord, Jean-Hervé Lorenzi, président du Cercle des économistes, a planté le décor avec sa franchise habituelle. À quelques mois d’une élection présidentielle où la sécurité sera centrale, la violence n’est plus un simple fait divers ni un conflit lointain. Elle devient une grille de lecture du présent. Selon lui, même les économistes peinent à en mesurer l’impact réel, qu’il s’agisse du coût des guerres ou de leurs effets diffus sur le tissu social.

La République, cette violence domestiquée
Pour ouvrir les échanges, Jean-François Sirinelli, historien, professeur émérite à Sciences Po Paris et contributeur au numéro de Mermoz, a proposé une plongée dans deux siècles d’histoire républicaine. Son propos est aussi érudit que politiquement urgent. La France est née dans le sang, et son génie propre a été d’apprendre, laborieusement, à s’en passer. « La République a d’abord été un combat », rappelle-t-il, en évoquant Marianne au combat, l’ouvrage de référence de l’historien Maurice Agulhon. Marianne apparaît alors armée, sur des barricades, au cœur d’affrontements dans des corps-à-corps sanglants.
C’est en 1877, avec la victoire républicaine sur Mac-Mahon, que commence selon lui le grand processus de « domestication ». L’urne remplace la rue. Le vote prend le pas sur l’insurrection. À partir de là, la violence politique recule. La fusillade de Fourmies en 1891 – neuf morts lors d’une manifestation pour les huit heures – provoque une émotion considérable, même dans les rangs républicains. Le seuil de tolérance à la violence baisse. Norbert Elias l’avait d’ailleurs théorisé avec le « processus de civilisation ».
Mais l’historien ne se contente pas de célébrer ce passé apaisé. Il s’inquiète franchement de la trajectoire actuelle. Ce qui menace la démocratie libérale, c’est le retour du pathos sur le logos. L’émotion dépasse le discours raisonné. L’indignation est érigée en vertu suprême. Les mots sont utilisés comme « armes de jet ». Les réseaux sociaux accélèrent cette rupture, comparable à l’invention de l’imprimerie. « La République n’est-elle pas un régime de la civilisation du livre ? », demande-t-il. Une question qui reste en suspens, comme une bombe à retardement intellectuelle.

Le non-recours comme violence
Le deuxième temps de la matinée a fait entrer les chiffres et les témoignages dans la salle. Claire Hédon, Défenseure des droits pose une définition aussi simple que radicale : « le non-respect des droits est une violence ». Une retraite non versée pendant dix-huit mois, une discrimination à l’embauche, une victime de viol interrogée de façon humiliante au commissariat – « pourquoi vous n’avez pas résisté ? » ; « est-elle plutôt du type petite cochonne ? » – ces situations relèvent de violences institutionnelles. Elles sont diffuses et souvent invisibles dans les statistiques officielles. Les réclamations au Défenseur des droits sont passées de moins de 100 000 à 165 000 fin 2025. Cette hausse ne traduit pas seulement une meilleure connaissance de l’institution. Elle révèle surtout des difficultés croissantes d’accès aux droits.
Des statistiques lacunaires
Christine Gonzalez- Demichel, cheffe du service statistique du ministère de l’Intérieur, un service créé en 2014 seulement, après des polémiques fondées sur la fiabilité des chiffres, a apporté la mesure. Et la mesure est accablante. En effet, pour les violences physiques, à peine un quart des victimes portent plainte. Pour les violences sexuelles avec contact, c’est 6 %. Pour celles sans contact, harcèlement inclus, à peine 2 %. Ces chiffres, issus d’enquêtes de victimation auprès de 200 000 personnes, montrent une réalité différente des statistiques policières. La moitié des violences physiques et les trois quarts des violences sexuelles sont intrafamiliales. Ainsi, la famille apparaît comme le premier lieu de vulnérabilité.
Autre révélation statistique : 42 % des affaires de violences conjugales sont classées sans suite. Ce chiffre a été obtenu en croisant pour la première fois, les données du ministère de l’Intérieur et du ministère de la Justice sur 800 000 victimes sur cinq ans. Une rupture de la chaîne pénale qui constitue, de l’avis général, une violence supplémentaire faite aux victimes. Claire Hédon a évoqué les refus de dépôt de plainte. Une personne sur cinq y est confrontée. La Défenseure des droits a rappelé l’anecdote édifiante du préfet de police de Paris qui, incognito, a essuyé sept refus consécutifs en tentant de signaler un vol.

Les causes profondes des violences : économie, école et stéréotypes
Stéphane Carcillo, membre du Cercle des économistes et vice-chef de la division Emploi et Revenus à l’OCDE, a creusé les racines structurelles du phénomène. Pour lui, deux grandes causes se dégagent. La première est économique : le lien entre pauvreté, chômage et criminalité d’appropriation est documenté. La France n’a pas connu d’explosion des inégalités, mais une polarisation géographique croissante laisse des territoires entiers sans perspectives économiques. Dans ce contexte, les politiques locales de lutte contre la pauvreté, souvent jugées peu efficaces économiquement, doivent donc être évaluées selon des critères plus larges comme la santé, l’éducation et la criminalité.
La seconde cause est culturelle et genrée. 90 % des crimes, toutes catégories confondues, sont commis par des hommes. Et les stéréotypes qui nourrissent cette violence se forment dès l’école primaire. Ses travaux avec SOS Homophobie en milieu scolaire l’ont conduit à une corrélation frappante. Les pays qui acceptent le mieux l’homosexualité sont aussi ceux où l’égalité femmes-hommes est la plus avancée. « C’est une des corrélations les plus fortes que j’ai jamais vues dans les statistiques », a-t-il dit. La solution ? L’éducation à l’empathie – le perspective taking – davantage que la transmission verticale des savoirs, qui reste le modèle dominant de l’école française.
Un monde en clair-obscur
Enfin, la troisième table ronde a ouvert la fenêtre sur l’international. Sylvie Bermann, diplomate, ancienne ambassadrice de France en Chine, au Royaume-Uni et en Russie, a choisi pour cadre une phrase de Gramsci : « Le monde ancien est mort, le monde nouveau n’est pas encore advenu, et dans ce clair-obscur surgissent tous les monstres. » L’ONU est paralysée par le veto russe sur l’Ukraine, par le veto américain sur le Moyen-Orient. Les chefs d’État s’insultent publiquement. Sylvie Bermann évoque la stratégie de Donald Trump : « frapper fort, attendre que l’adversaire revienne à la table ». Une logique inspirée de The Art of the Deal. Cette approche reflète par conséquent une violence structurelle de la société américaine, du génocide des Indiens aux morts annuelles par armes à feu.
Face au règne de la force, elle reste convaincue que toute guerre se termine par une négociation.
Pour la France, la réponse doit être européenne. Une Europe-puissance, souveraine, capable de réduire ses dépendances : hier au gaz russe, aujourd’hui au gaz de schiste américain. « Il n’y a pas d’autre solution que de renforcer l’Europe », conclut-elle. Dans un monde où la diplomatie reste essentielle, la force seule ne résout rien durablement.
Pour conclure la matinée, Jean-Hervé Lorenzi a posé la question qui demeure : peut-on encore « reciviliser » le débat politique en France, dans un paysage dominé par la polarisation et la montée des extrêmes ? La réponse, comme souvent avec Mermoz, n’était pas donnée. Car les outils pour la chercher, eux, étaient sur la table.
