La crise des engrais, la dépendance aux énergies fossiles et le changement climatique rappellent l’urgence de repenser notre nutrition. Pour Akiko Suwa-Eisenmann, l’approche « Une seule santé » offre une réponse durable pour mieux protéger la santé humaine, les écosystèmes et la sécurité alimentaire.
Le blocage du détroit d’Ormuz au printemps 2026, par lequel transite 30 % du commerce mondial d’engrais, a révélé notre dépendance aux énergies fossiles et à leurs produits dérivés. Ce n’est pas seulement l’approvisionnement actuel des pays du Golfe et les prochaines récoltes des pays importateurs d’engrais qui sont compromis. Plus généralement, le stockage, la transformation et le transport des denrées sont tous tributaires des coûts de l’énergie.
De plus, l’arrivée probable d’El Niño cet été va intensifier les sécheresses en Afrique subsaharienne et en Asie du Sud. Pour éviter le choc agroalimentaire qui s’annonce, il faut des mesures d’urgence. Rouvrir le trafic. Mettre en place des routes de substitution. Augmenter l’aide. Mais il faut aussi réduire notre vulnérabilité aux crises futures.
L’approche « Une seule santé »
Comment se prémunir contre la crise à venir ? Une avancée majeure, dans laquelle la France joue un rôle important, est de promouvoir l’approche « Une seule santé ». En effet, santé humaine, santé animale et santé des écosystèmes sont inextricablement liées, avec au centre de ces interactions, notre alimentation.
Les rendements agricoles sont impactés par le manque d’eau, la dégradation des sols et le réchauffement climatique. Notre production alimentaire est à l’origine d’un tiers des émissions de gaz à effet de serre. Elle constitue la 1ere cause de l’extinction des espèces ainsi que de l’excès d’azote et de phosphate. Les antibiotiques utilisés dans l’élevage et l’aquaculture créent de la résistance. Ils affaiblissent la capacité à nous soigner à l’avenir.
Notre alimentation est déséquilibrée car trop concentrée. En termes de produits, quatre cultures (blé, maïs, riz et soja) fournissent les deux tiers de notre alimentation, directement ou indirectement (via la nourriture pour les animaux). Or, les céréales fournissent de l’énergie. Elles ne suffisent pas à couvrir tous nos besoins nutritionnels. Pour notre santé, nous avons besoin de micronutriments que notre corps ne sait pas fabriquer. Comme les oméga-3 des produits halieutiques, les vitamines A et C des fruits et légumes, les acides aminés des légumineuses, complémentaires de ceux des céréales.
La malnutrition, un enjeu mondial
La malnutrition touche aussi bien les pays riches que les pays pauvres, sous une triple forme : sous-alimentation, obésité (une maladie chronique qui ouvre la voie à d’autres pathologies) et carences nutritionnelles en micro-nutriments. Les « coûts cachés » des systèmes alimentaires actuels, en incluant l’impact sur la santé et l’environnement, représentaient 10 % du PIB mondial en 2020. Ils se déclinaient entre 6 % et 20 % du PIB de chaque pays, selon la FAO.
Une alimentation utilisant moins de produits chimiques est meilleure pour la planète et pour notre santé. Pour arriver à cela, les préconisations de la recherche (traduites dans le Plan Nutrition Santé) sont simples. Diversifier les catégories d’aliments. C’est-à-dire ajouter aux céréales des légumineuses, fruits à coque, fruits, légumes, huiles, produits laitiers et animaux, œufs et poissons, tout en restreignant le sucre et le sel ajoutés. Ces recommandations fondées sur la recherche sont bien plus simples que les régimes miracles promues par les réseaux sociaux. Les consommateurs peuvent aussi se laisser guider par un label clair et prescriptif, le Nutriscore, lui aussi préconisé et évalué par la recherche.
Il faut aussi que l’offre suive. Au niveau mondial, nous ne produisons pas assez de légumineuses, de fruits et de légumes, alors que le développement des biocarburants renforce la demande de maïs, betterave à sucre et huile de palme. Pour améliorer notre santé et celle de la planète, il faut diversifier la part d’aliments sains dans notre assiette et les modes d’obtention de cette nourriture, en coordonnant les politiques sectorielles. L’enjeu en vaut la peine !