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Les services peuvent-ils remplacer l’industrie manufacturière dans les économies en développement ?

Les services peuvent-ils se substituer à l’industrie manufacturière comme moteur du développement économique ? Longtemps, la question ne se posait guère. L’industrie constituait la voie éprouvée. Elle absorbait une main-d’œuvre peu qualifiée issue de l’agriculture. Elle stimulait la productivité. Elle fondait les chaînes d’approvisionnement permettant à des économies entières de se transformer. Les services suivaient, comme un sous-produit de l’industrialisation, affirment Hinh T. Dinh et Karim El Aynaoui du Policy Center for the New South.

Cette logique est aujourd’hui bousculée. L’automatisation et l’intensification de la concurrence mondiale rendent le développement tiré par l’industrie plus difficile à réaliser à grande échelle. Dans l’ensemble des économies en développement, de nombreux pays connaissent une désindustrialisation précoce, avant même d’en avoir tiré parti. « L’escalator » manufacturier s’est rétréci.

Quels services peuvent remplacer l’industrie manufacturière ?

La question n’est donc plus de savoir si les services peuvent remplacer l’industrie, mais lesquels le peuvent. Développer les services locaux (commerce de détail, restauration, activités informelles) génèrent des emplois sans transformer en profondeur l’économie. L’enjeu réside dans la distinction entre les services fondés sur la connaissance (TIC, services professionnels, activités avancées) et les services locaux destinés à la demande domestique.

À l’inverse, les services de connaissance sont échangeables, génèrent des devises, participent aux chaînes de valeur mondiales et présentent une forte dynamique de productivité, contrairement aux services locaux, fragmentés et peu productifs.

Services de connaissance vs services locaux

Les données issues des économies en développement confirment ce constat. Les services de connaissance restent marginaux : environ 6 % du PIB en Egypte, près de 10 % au Maroc et en Tunisie, contre 15 à 17 % dans les économies européennes avancées. L’enjeu ne tient pas à la taille globale du secteur des services, mais à sa composition, décisive pour transformer la croissance.

Ces services introduisent toutefois une tension structurelle : ils emploient relativement peu de travailleurs. Au Maroc, ils ne représentent qu’environ 1,5 % de la population active. Les économies en développement font ainsi face à un double défi : créer des emplois à grande échelle tout en soutenant la productivité. Ces deux objectifs que l’industrie parvenait autrefois à concilier.

Des économies comme l’Irlande, Singapour ou l’Estonie illustrent la capacité des services intensifs en connaissance à favoriser la convergence. Parmi les pays en développement, l’Inde est allée le plus loin. Ses ingénieurs produisent du code intégré dans des voitures européennes sans qu’aucun produit ne franchisse une frontière. Pourtant, même l’Inde peine à diffuser ses gains à l’ensemble de l’économie.

L’Afrique du Nord face à trois trajectoires

En Afrique du Nord, trois cas se distinguent. Le Maroc s’approche d’un modèle fonctionnel, avec une double intégration mondiale de ses services de connaissance. Mais ces secteurs sont encore d’une taille insuffisante pour combler l’écart avec les économies avancées.

L’Égypte illustre une insertion sans apprentissage durable. Le canal de Suez assure une présence forte dans le commerce international, mais l’économie importe peu de connaissances en retour. Cela crée une structure duale qui participe à la production mondiale sans parvenir à une montée en gamme.

La Tunisie, enfin, montre combien les progrès peuvent être fragiles. Bien positionnée au début des années 2010, elle a vu sa dynamique interrompue.

Une fenêtre de l’industrie qui se referme avec l’IA

Or cette porte se referme. L’intelligence artificielle automatise déjà une partie de ces tâches, relevant les barrières à l’entrée. Les pouvoirs publics doivent investir dans les compétences avancées, la recherche et les infrastructures numériques. Faute de quoi, « l’escalator » pourrait encore se rétrécir.

Les services peuvent-ils donc remplacer l’industrie ? Oui, mais seulement une catégorie bien précise. Les services de connaissance productifs, et intégrés aux marchés mondiaux, peuvent jouer ce rôle. À condition que cela résulte de choix politiques délibérés, et non d’une expansion passive. Le moteur du développement s’est déplacé ; s’y orienter exige désormais clarté et discipline. Ces questions seront au cœur des prochaines Rencontres Économiques d’Aix-en-Provence.