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« Tesla jusqu’où ? »

Tesla n’a que faire de la crise. Entre mars et juin, malgré la pandémie de Covid-19, le constructeur américain de véhicules électriques et autonomes a gagné de l’argent pour le quatrième trimestre consécutif et renforcé sa capitalisation boursière record. Bertrand Jacquillat explique pourquoi ces résultats n’ont rien d’irrationnel

 Attribuer le prix Nobel d’économie en 2013 conjointement à Eugene Fama et Robert Shiller, apparaît contradictoire tant ces deux économistes représentent deux écoles opposées quant à la rationalité des marchés financiers. Pour le premier, les prix des actions ne sont que le reflet de leur valeur compte tenu des informations dont disposent les marchés. Pour le second, les marchés sont soumis aux sentiments des investisseurs qui font dévier les cours des actions de leur valeur fondamentale.

La valorisation des GAFA est devenue le nouveau terrain de jeu de l’affrontement entre ces deux écoles, avec Tesla en figure de proue. Créée il y a moins de vingt ans en 2003, introduite sur le NASDAQ américain en 2010, Tesla est devenue en juillet 2020 la première capitalisation boursière de son secteur, à près de 300 milliards de dollars, dépassant largement Toyota et les autres ténors de l’industrie automobile mondiale. Il faut reconnaître que, passant de 350 dollars en novembre 2019 à 1700 dollars en juillet 2020, l’ascension du cours de Tesla a de quoi donner le tournis. Mais ce n’est pas la première fois. Déjà, entre le 22 mars 2013 et le 26 février 2014, en même temps que Fama et Shiller étaient nobélisés pour leurs travaux, le cours de Tesla avait connu une hausse de 590.9%, contre un modeste 20.4% pour l’indice S&P.

Avec ce cas, les économistes financiers pouvaient entrevoir la possibilité de devenir les arbitres entre les deux écoles de valorisation. C’est à cette tâche que s’attela Aswath Damodoran de NYU, spécialiste mondial de l’évaluation. L’analyse s’y prêtait d’autant mieux que Tesla fait partie d’un secteur industriel arrivé à maturité qui offre donc une bonne visibilité, et pour lequel sont disponibles beaucoup de données historiques et d’éléments de comparaison. Il n’en choisit pas moins des hypothèses hors normes pour estimer la valeur de Tesla : une croissance exceptionnelle du chiffre d’affaires de 70% l’an pendant dix ans, la même marge opérationnelle que celle du leader du secteur, Porsche, de 12,5%, et tout à l’avenant.

Malgré le caractère résolument optimiste de ces hypothèses, la valeur estimée de Tesla était de 100 dollars en avril 2014 pour un cours de 250 dollars, soit une surévaluation du cours de 150%. Mais cinq ans plus tard, en juin 2019, l’action Tesla cotait 180 dollars. Les contempteurs de la rationalité des marchés financiers n’auraient-ils pas eu raison ? Pas très longtemps en tout cas, puisque le 29 janvier 2020, l’action cotait 650 dollars. De fait entre 2010 et 2019, le taux de croissance annuel des ventes d’automobiles fut de 5% pour Volkswagen, 1% pour Toyota et 105% pour Tesla, bien au-delà des estimations excessivement optimistes effectuées six ans plus tôt.

Peu ou prou, les estimations des spécialistes de l’évaluation semblent toujours en retard sur les cours de Tesla, dont la progression depuis dix ans a valu à ses actionnaires un retour sur investissement de plus de 50% l’an. Les marchés seraient-ils mieux informés que les experts ? En tous cas Elon Musk a délivré ce qu’il avait annoncé, à savoir une disruption complète dans le secteur traditionnel de l’automobile : une robotisation à outrance dans les processus de production, un pari sur le tout électrique, une avancée dans la voiture autonome et la vente sans intermédiaire par internet. Et son cours aujourd’hui tutoie les 1700 dollars…

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