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Valls-onomics

Agnès Bénassy-Quéré

Agnès Bénassy-Quéré

Connaissez-vous l’Abenomics, contraction de « Abe », Premier ministre japonais depuis décembre 2012, et de « economics » pour économie ? Il s’agit d’une stratégie guerrière tirée en trois flèches, deux de demande et une d’offre : une politique monétaire ultra-expansionniste ; une politique budgétaire elle aussi expansionniste malgré une dette publique qui atteint 2,3 fois le PIB ; enfin, des réformes structurelles notamment dans l’agriculture et sur le marché du travail. Dans une recherche publiée en mars par la Brookings Institution de Washington, Joshua Hausman (de l’université du Michigan) et Johannes Wieland (de l’université de Californie) évaluent cette stratégie et concluent qu’elle a rehaussé la croissance japonaise d’environ 0,9 à 1,7 point de pourcentage en 2013, tandis que l’inflation est redevenue positive à +1,6%. Un résultat qui fait envie de ce côté-ci du globe, particulièrement en Italie et en France où deux jeunes Premiers ministres ont décidé de prendre le taureau par les cornes.

Mais cela ne va pas être si facile. La première flèche, celle de la politique monétaire, ne peut être décochée du haut de la tour Eiffel ni de la colonne Trajane à Rome, mais uniquement depuis la plus fonctionnelle Eurotower de Francfort, même si cette dernière tient compte des situations italienne et française qui représentent ensemble 37% de la zone euro. Deuxième flèche : notre dette publique étant en grande partie détenue à l’étranger, nous avons moins de liberté qu’au Japon de tirer sur la ficelle du déficit, sans parler de nos engagements européens. Troisième flèche, enfin : nous ne sommes pas très forts en matière de réformes. Cela ne semble pas si grave à court terme – après tout, les Japonais ne sont pas très avancés sur ce point. Mais pour nous, cette troisième flèche est essentielle car elle conditionne la crédibilité de nos finances publiques comme de notre modèle social à long terme. Sans cette crédibilité, le risque est une remontée des taux d’intérêt qui annihile tous les efforts de relance. Car, rappelons-le, lorsque le ratio dette/PIB flirte avec les 100%, un point de taux d’intérêt en plus nécessite une contraction budgétaire de 1% du PIB.

De manière générale, il faut arrêter les débats stériles entre partisans des politiques d’offre et de demande. La politique de demande peut donner une bouffée d’air aux entreprises si elle s’inscrit dans une trajectoire de long terme soutenable ; or, pour que la trajectoire soit soutenable, il faut une politique de l’offre qui, elle-même, appelle à court terme une politique de demande. Je m’explique : les baisses de cotisations sociales améliorent la compétitivité des entreprises mais c’est une stratégie déflationniste, qui pèse à la baisse sur les prix. Il faut donc la compenser à court terme par une politique monétaire expansionniste. Quant aux réformes dites structurelles, qui s’attaquent aux dysfonctionnements du marché du travail et aux secteurs protégés, par exemple, elles peuvent s’avérer coûteuses pour les finances publiques à court terme, d’où l’utilité de récupérer un peu de marge en matière budgétaire. Cela ne vous surprendra pas : tout est dans tout et inversement. La stratégie des trois flèches exprime cette nécessité d’une politique cohérente. Encore faut-il un arc bien tendu et des tireurs décidés.

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