30 universitaires et une conviction : l'importance d'un débat ouvert et accessible

Les politiques économiques sont-elles en échec ?

Duo éco n° 17: Les politiques économiques sont-elles en échec ?

 

Afin de répondre aux questions qui nous paraissent essentielles pour un débat économique de qualité en France, le Cercle mobilise ses 30 économistes .

3 questions / 2 économistes et 3 mn pour y répondre!

Jean Pisani-Ferry et Jean-Paul Betbèze, membres du Cercle des économistes, répondent aux 3 questions de notre journaliste:

Pourquoi les politiques économiques ne fonctionnent pas ?
Que peut-on faire ?
Quelle méthode pour le prochain quinquennat ?

 

Journaliste: Emmanuel Cugny
Equipe Vidéo: Point TVµ
Copyright : Cercle_eco

Point de vue des membres du Cercle :

photo_2011Philippe Aghion

« La France doit mener des réformes courageuses pour renouer avec la croissance ».

Economie positive et croissance de long terme. « Nous devons comprendre les ressorts de la croissance dans la France d’aujourd’hui pour élaborer une politique adéquate », estime Philippe Aghion. « Nous ne sommes plus à l’époque des Trente Glorieuses où la croissance était tirée par le rattrapage. Désormais, avec la mondialisation, ce sont les pays émergents qui se chargent de ce rattrapage. Nous devons remettre à plat nos institutions et nos pratiques économiques », martèle l’économiste.

Cruciale innovation. Théoricien de l’économie, Philippe Aghion a contribué au développement du modèle de croissance schumpétérien. « Cette théorie postule que l’innovation est le principal moteur de croissance à long terme, que l’innovation résulte d’activités entrepreneuriales (R&D…) récompensées par des rentes temporaires de monopole. Enfin les nouvelles innovations rendent les anciennes technologies, les anciennes activités ou les anciens produits obsolètes. C’est ce que l’on appelle la destruction créatrice ».

Développement durable. Concernant les questions environnementales, Philippe Aghion pourfend les arguments invoqués par les partisans de la non croissance. « En théoricien schumpétérien, je crois en l’innovation verte, de la même manière que, pour lutter contre les inégalités, je suis favorable à tout ce qui accroît la mobilité sociale : une école moins inégalitaire, une meilleure formation professionnelle, un marché du travail plus dynamique, une vraie culture de la seconde chance, et bien sûr une fiscalité à la fois redistributive et incitative », insiste l’économiste pour qui « La France est un grand pays qui a étonné le monde plus d’une fois. Mais c’est un pays assez conservateur. S’il n’est pas acculé à changer, il reste figé. La France a toujours fonctionné par de brusques avancées, suivies de phases de stagnation et de régression. On ne change que lorsque l’on ne peut faire autrement. Ce pays possède des talents extraordinaires, des chercheurs, des artistes, des savoir-faire uniques… Mais depuis une quinzaine d’années, la France est un pays endormi ; elle va se réveiller, c’est inéluctable » .

Réformistes contre conservateurs. Philippe Aghion en est convaincu : « il y a en France des gens qui ont conscience de la nécessité des réformes, des gens qui veulent changer, mais les forces conservatrices sont puissantes (…). Il s’agit pour elles de défendre des corporatismes, des intérêts acquis, de vieux préceptes ». Selon l’économiste, « notre classe politique a du mal à comprendre que les idées valables pendant les Trente Glorieuses ne sont plus adaptées aujourd’hui. À l’époque, nous étions sur un modèle de rattrapage en économie fermée. On pouvait faire de la relance par la consommation et avoir une politique industrielle colbertiste, où le gouvernement choisissait et manageait ses champions. C’est fini. Nous sommes dans un monde ouvert ». Dans la perspective de l’élection présidentielle, à bon entendeur salut.

 

Boone Laurence_cropLaurence Boone

« La croissance de demain trouve sa source dans les ruptures technologiques d’aujourd’hui ».

Contexte international. Depuis la crise financière 2008-09, la croissance mondiale est en difficulté. Selon Florence Boone,  « l’ère de prospérité qui a marqué le début du siècle s’est évanouie mais, dans le même temps, il n’y a jamais eu autant d’innovations décisives et le progrès technologique redistribue radicalement les cartes dans tous les secteurs économiques et sur tous les marchés, en particulier entre les opérateurs historiques et les nouveaux entrants ». « Là où la déréglementation et la concurrence ont échoué en termes de destruction créatrice, l’innovation y parvient. Ces deux phénomènes alimentent les populismes auprès des laissés-pour-compte qui pressentent qu’ils ne bénéficieront pas de la prospérité à venir », estime l’économiste.

Profiter de la mondialisation. Pendant la période qui a précédé la crise, la croissance mondiale a été exceptionnelle. Cette croissance « a été tirée à la fois par le processus de mondialisation, l’explosion des échanges commerciaux, une politique monétaire accommodante et une réglementation financière laxiste qui a encouragé le crédit pour financer des projets productifs… ou non, tandis que le faible niveau d’endettement des États leur permettaient d’intervenir et d’engager des dépenses plus ou moins productives à chaque menace de récession… la dévaluation compétitive faisant également partie de la boîte à outils », explique Laurence Boone. Cette époque est révolue. Selon l’économiste, « les niveaux d’endettement ont augmenté de façon spectaculaire pendant que s’effondrait la confiance dans la capacité des gouvernements à servir la dette ; le rendement marginal de la politique monétaire a baissé au Japon et même en Europe, tandis que, dans un même mouvement, la mondialisation sortait les pays asiatiques de la pauvreté et faisait flamber le populisme dans les pays occidentaux ».

Solutions. Dans ce contexte, Laurence Boone estime que la réflexion pourrait s’organiser selon trois axes : « identifier toutes les micro-ruptures créées par les secteurs non traditionnels de la technologie, remettant en question les rentes et les modèles actuels, pour favoriser les changements engendrés par l’innovation. C’est essentiel pour se placer à l’avant-garde du monde de demain, mais ce n’est pas suffisant ». Selon l’économiste,  « il faut admettre que les politiques cycliques macro-économiques ont perdu leur efficacité mais que, symétriquement les politiques « structurelles » sont mal accueillies car utilisées trop systématiquement et sans discernement, si on examine rétrospectivement le consensus de Washington ce que le FMI a fait ». « Il convient de concevoir un programme de réformes réellement adaptées aux spécificités sociales et économiques de chaque pays. En un mot : être ambitieux et pragmatique, sans concession sur ce dont les économies ont besoin pour sortir de la stagnation séculaire imminente ». Laurence Boone en est convaincue : « Toute timidité dans la résolution des problèmes séculaires, toute crainte des ruptures technologiques, toutes les postures conservatrices (…) laisseraient les économies sans défense dans le cas d’une nouvelle récession et à la merci de la montée du populisme qui mettrait notre démocratie en danger ».

 

Boissieu (de) Christian_cropChristian de Boissieu

Politique de l’emploi. La situation de l’emploi est très hétérogène dans le monde et en Europe. Selon Christian de Boissieu, « la mondialisation et l’intégration européenne n’ont pas, jusqu’à présent du moins, remis en cause le fonctionnement très national du marché du travail. Les performances contrastées d’un pays à l’autre expliquent pourquoi la référence à la cible de plein emploi est inégalement utilisée ». L’Europe est à plusieurs vitesses, aussi, sous l’angle du chômage. « La problématique est nécessairement différente dans les pays où le taux de chômage dépasse 20% (Grèce, Espagne,…) et ceux où il est inférieur à 8% (Allemagne, Grande-Bretagne, Pays-Bas, Autriche, Suède…), des pays comme la France ou l’Italie se trouvant des positions intermédiaires », estime l’économiste, soulignant que « le chômage des jeunes est devenu un dénominateur presque commun ».

Liens croissance/emploi. « Même si l’économie verte annonce de nouveaux emplois, c’est difficile d’y voir la voie royale vers le plein emploi. Les créations nettes d’emplois associées à la transition énergétique et à la lutte contre le changement climatique ne doivent être ni sous-estimées ni surestimées. A fortiori, on voit mal par quels enchaînements la décroissance pourrait nous mettre sur le chemin du plein emploi », explique Christian de Boissieu. Quant à l’impact des nouvelles technologies de l’information et de la communication sur le chômage, la quantité et la qualité de l’emploi, l’économiste reconnaît que « la question est posée à l’occasion de chaque révolution industrielle ou technologique, et elle est rouverte par les thèses de la « stagnation séculaire » (NDLR : période de croissance faible et de sous-emploi, associée à une inflation faible, voire une déflation) ».

Manque de volontarisme. Selon Christian de Boissieu, « C’est l’inefficacité relative des politiques de l’emploi qui rend lointaine la cible du plein emploi ». Et l’économiste d’insister : « nous avons besoin d’un renouvellement de ces politiques ». « Souvent, les mesures d’allégement de charges, visant à réduire le coût du travail, atteignent assez vite une zone de rendements décroissants… Quant à l’éducation et à la formation, initiale ou permanente, leur rôle central pour faire baisser le chômage est unanimement reconnu, mais les analyses restent grossières et les politiques publiques manquent alors de repères ». La politique de l’emploi est trop souvent une juxtaposition de mesures ponctuelles, appliquées par couches sédimentaires. « Il lui faut retrouver du souffle, de l’ambition et le cap du long terme pour redonner à la cible de plein emploi du sens et de la crédibilité », conclut Christian de Boissieu.

Les Thématiques