« Génération IA » ? Face aux portes ouvertes par la démocratisation
de l’intelligence artificielle, la Gen Z est confrontée à une pluralité
d’informations et se demande comment faire le tri
pour éviter la surchauffe.
Hyperconnectée, la génération Z évolue dans un environnement de saturation informationnelle. Et, derrière l’apparente aisance qu’elle affiche, elle s’interroge profondément dans un monde où les repères ne cessent de se déplacer et de se brouiller. Comment distinguer une information fiable au milieu du flux continu ? Comment résister à l’attrait des contenus sensationnels conçus pour capter instantanément l’attention ? Quelle dose d’actualité, souvent anxiogène, demeure compatible avec un équilibre de vie choisi ? Que retenir, enfin, lorsque l’embrasement d’un village peut avoir des répercussions sur une nation tout entière, et que les décisions politiques d’un pays se répercutent presque mécaniquement sur le quotidien d’un autre ? À chaque question correspond une manière singulière de s’informer. Chez certains jeunes, toutefois, l’information ne se contente plus d’être consommée : elle menace de les consumer.
Pour naviguer dans ce monde incertain, les réseaux sociaux et l’intelligence artificielle ne sont pas que des divertissements : un usage à 360 degrés (apprendre, comprendre, se rassurer) se manifeste chez les jeunes et constitue aussi un repère commun,,comme le montre une étude Elabe pour Le Cercle des économistes [1]. Ainsi, près de 8 jeunes sur 10 trouvent que les réseaux sociaux et l’IA sont utiles « pour apprendre de nouvelles choses », 64 % trouvent l’IA utile pour « trouver des conseils et sefaire coacher » et, surtout, 43 % pour « trouver du soutien émotionnel ».
S’informer relève désormais d’un réflexe algorithmique plutôt que médiatique. Les jeunes consultent d’abord Internet (58 %), les vidéos sur les réseaux sociaux (51 %) ou l’IA (44 %). Seuls 26 % privilégient les reportages TV, 15 % la radio, 13 % la presse écrite.
Ce changement d’usage ne doit pas être confondu avec l’absence de volonté de s’informer : 78 % estiment que les réseaux sociaux sont utiles pour « suivre l’actualité ». Mais, préservant un réflexe de méfiance, 55 % préfèreraient toutefois s’en passer dans leur quotidien, au travail ou dans leurs études. C’est là tout le paradoxe des 15-29 ans à l’IA.
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78 %
des jeunes estiment que les réseaux sociaux sont utiles pour « suivre l’actualité ».
Née avec Internet, cette génération est peut-être la première – et peut-être la dernière – à être traversée de telles tensions, avant que l’accoutumance collective ne vienne lisser des doutes pourtant légitimes. Elle s’impose dès lors comme une génération charnière,
à la fois familière du monde qu’elle quitte et déjà attentive aux contours de celui qui s’annonce. Ces tiraillements constituent autant un avantage comparatif que ces questionnements forment une alerte utile.
L’information est encore plus abondante, puisqu’elle n’est pas rare (quand je donne une idée, je l’ai encore) et qu’elle ne peut être rendue rare qu’arbitrairement, par des brevets
ou des droits d’auteurs. Et les informations, qui ont toujours été innombrables, sont de plus en plus émises, collectées, débattues. En une génération, le volume des informations
quotidiennement et facilement disponibles a été multiplié, au moins par 100.
Les premiers enseignements du programme Jeunesse(s) porté par le Cercle des économistes sont éclairants : si cette génération s’inquiète de l’impact de l’intelligence artificielle sur son quotidien, c’est précisément parce qu’elle en maîtrise déjà les usages – et aspire à les approfondir. Comme Philippe Aghion, le parrain de notre promotion, en son temps, nous aspirons à « comprendre le monde pour le transformer ». Cette génération cherche à affiner son rapport à l’information pour mieux comprendre son pays, et plus largement le monde dans lequel elle évolue.
L’apprentissage de la citoyenneté ne fait pas exception : selon une note de Jean-Daniel Lévy publiée par le think tank Terra Nova [2], 22 % des 18-24 ans déclarent avoir eu recours à l’IA pour s’informer durant la campagne des élections municipales de 2025, contre 11 % de l’ensemble des Français. « Une évolution discrète mais structurante », note-t-il. De son côté, dans le premier baromètre d’audience des services d’intelligence artificielle, publié en juin 2026, l’Arcom, l’Autorité de régulation de la communication audiovisuelle et numérique, relève un usage accéléré de l’IA : les internautes ont passé sept fois plus de temps sur ces services en avril 2026 qu’en avril 2023. L’usage de l’IA entre progressivement en concurrence avec les moteurs de recherche traditionnels, en particulier chez les 15-24 ans. Loin de voir l’IA comme seulement une amie ou une ennemie, notre génération assume ses paradoxes : nous entretenons avec l’IA une alliance aussi confiante qu’exigeante.
Reste alors une question centrale : quels leviers activer pour outiller cette « génération IA » face à l’information, afin qu’elle demeure compétitive et qu’elle puisse entraîner avec elle celles et ceux qui risquent d’être laissés-pour-compte ? Les pistes sont nombreuses, et souvent complémentaires. Une première réponse – classique mais éprouvée – repose sur un dialogue exigeant entre les entreprises et les chercheurs, déjà pleinement conscients des potentialités des modèles qu’ils développent, et les pouvoirs publics. Ensemble, ils peuvent contribuer à réassocier les citoyens, notamment les plus méfiants ou désabusés face à un paysage informationnel perçu comme lointain et peu fiable. La jeunesse, à n’en pas douter, prendra part à cet effort.
