Face à la compétition technologique entre les États-Unis et la Chine, l’Europe doit renforcer son autonomie. Pour El Mouhoub Mouhoud, l’investissement dans l’enseignement supérieur et la recherche est devenu un enjeu central de souveraineté.
La mondialisation n’est plus régie seulement par les avantages comparatifs, mais par des avantages absolus sur quelques goulets d’étranglement : puissance de calcul, semi-conducteurs, intelligence artificielle, quantique, biotechnologies, données et standards. Les États-Unis et la Chine peuvent ainsi imposer leurs technologies et leurs normes. Pour la France et l’Europe, financer l’enseignement supérieur et la recherche est désormais une condition de souveraineté. Les universités de recherche occupent déjà une place décisive. Le flux d’innovation s’est inversé. Hier, les technologies militaires irriguaient l’économie civile. Aujourd’hui, l’IA, le quantique, les capteurs ou les matériaux avancés naissent d’abord dans la recherche civile. Plus de 70 % des technologies duales émergent de la recherche ouverte. Dans le quantique, 80 % des publications viennent des laboratoires de recherche de nos universités.
Le retard européen dans la recherche s’accentue
Mais l’heure est grave pour la France et l’Europe. La hiérarchie des brevets révèle le basculement. En 2024, selon l’OMPI, la France compte 52 000 demandes par origine, contre 1,80 million en Chine, 502 000 aux États-Unis, 419 000 au Japon, 296 000 en Corée et 133 000 en Allemagne. L’effort de financement de la recherche explique cette divergence. L’édition de mars 2026 de la DSTI de l’OCDE situe, en 2024, la dépense intérieure de recherche et développement (DIRD) française à 2,18 % du PIB. Elle atteint 2,7 % dans l’OCDE, 2,13 % dans l’Union européenne, 3,13 % en Allemagne, environ 3,5 % aux États-Unis, 3,7 % au Japon, 5,1 % en Corée et désormais 2,7 % en Chine.
La DIRDE, c’est-à-dire la recherche et développement réalisée par les entreprises, plafonne à 1,44 % du PIB en France. Elle atteint 2,14 % en Allemagne, 2,7 % aux États-Unis et plus de 4 % en Corée du Sud. Nos entreprises, trop souvent averses au risque, investissent beaucoup moins que celles des principaux pays de l’OCDE.
L’investissement dans l’enseignement supérieur reste insuffisant
Le même paradoxe frappe le supérieur. Les dernières données pleinement comparables, celles de 2022 publiées par l’OCDE en 2025, placent la France à 1,7 % du PIB. Ce niveau est légèrement supérieur à la moyenne de l’OCDE (1,4 %) et à celui de l’Allemagne (1,3 %), mais loin des États-Unis (2,3 %) et de la Corée du Sud. Cet indicateur inclut toutefois la R&D universitaire. Surtout, l’éducation ne représente que 8 % de la dépense publique française, contre 10,1 % dans l’OCDE.
Nous avons aussi massifié sans financer la réussite, créant un « équilibre bas » : filières sélectives rares et mieux dotées en haut, sélection par l’échec dans les licences de masse en bas. Une année de licence générale reçoit 3 700 euros par étudiant, contre 13 400 en classe préparatoire. Les enfants des familles des 10 % les plus riches captent ainsi plus d’un tiers de la dépense publique du supérieur. Il faut un socle public renforcé, de véritables contrats pluriannuels et faire payer les plus riches déjà fortement subventionnés. Cela passe par des droits d’inscription progressifs en fonction des revenus des familles, pour des motifs d’équité et d’efficacité.
Attirer et retenir les talents
La compétition technologique est enfin une compétition pour les talents. En France, 33 % des étudiants internationaux sont encore présents cinq ans après leur premier titre de séjour pour études, contre 52 % en Allemagne et plus de 70 % aux États-Unis. Or il faut simplifier l’accès à l’emploi, financer doctorats et laboratoires et relever les rémunérations. En France, les universitaires seniors gagnent 28 % de plus que les autres diplômés du supérieur, contre 59 % en moyenne dans l’OCDE. À l’école aussi, les salaires restent en retrait. Comme le rappellent Élise Huillery et Romane Paris (Le Monde, 7-9-2026), l’argent supplémentaire doit financer les mesures dont l’effet sur les apprentissages est démontré. Sans enseignants et chercheurs mieux reconnus, aucune réforme ne tiendra.
Réarmer l’Europe, c’est assurer toute la chaîne qui permet d’inventer et de maîtriser les technologies critiques : école, université, recherche ouverte, innovation et industrie. L’université n’est pas une charge à contenir ; elle est l’infrastructure première de notre liberté d’action.
