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Repenser la France à travers les territoires

Couverture Mermoz numéro 9

Comment comprendre le sentiment d’abandon qui traverse une partie des territoires français, alors même que les indicateurs macroéconomiques peinent à en rendre compte ? Dans son dernier numéro, notre revue Mermoz met en lumière le fossé entre chiffres nationaux et vécu local.

Il en va des bouleversements du monde comme des errements de notre vie politique, qui focalisent l’attention des acteurs et des commentateurs. Pendant ce temps, une impression sourde travaille la France, notamment hors des grandes villes, dans ce qu’on appelle désormais « les territoires », celle de vivre moins bien que par le passé et, finalement, d’avoir été abandonné par les métropoles et par les politiques publiques.

Abandon des territoires : que disent réellement les faits ?

Revenons-en d’abord aux faits. Les analyses le montrent, il est difficile de parler d’un abandon généralisé des territoires. Oui, les métropoles ont pendant des décennies été au cœur de l’attention et captent une part croissante de la production de richesses, mais de puissants mécanismes de redistribution et de péréquation ont permis de réduire les écarts de revenus entre les territoires, comme l’a souligné Laurent Davezies. Est-ce à dire que tout va bien ? Loin de là, comme nous le montrons dans le dernier numéro de la revue Mermoz.

Le décalage entre statistiques et vécu local

C’est donc que le problème est ailleurs, dans un décalage entre la réalité statistique et la vie des gens. D’où vient ce sentiment d’abandon ? D’une réalité souvent sous-estimée par l’analyse macroéconomique : l’économie, tout comme la démocratie, est d’abord vécue localement, et non au niveau d’indicateurs généraux.

Ce sentiment naît donc d’expériences très concrètes : la disparition des commerces – 62 % des communes françaises n’en ont plus aucun –, l’éloignement des services publics et leur numérisation parfois brutale, notamment pour les 750 000 personnes âgées en situation de mort sociale, la dépendance à la voiture, la fermeture progressive des lieux de sociabilité, des bars aux salons de coiffure…

Au lieu d’une pauvreté monétaire, les habitants des territoires vivent souvent ce que l’anthropologue Eric Chauvier appelle une « misère de position », qui repose sur le sentiment de perdre en reconnaissance, en utilité sociale, en visibilité, de payer sans recevoir, de vivre dans un pays dont les normes et les règles sont conçues par et pour les métropoles.

De la promesse économique à la société de défiance

Le produit de ces expériences a fait basculer la France dans une société de défiance. Ses racines sont profondes. Elles se trouvent dans ce que Yann Algan appelle une « rupture implicite de la promesse de l’économie ». Après avoir suivi pendant des années le modèle dominant, en espérant que l’effort, le travail et la mobilité sociale permettraient de vivre mieux, d’offrir des perspectives à ses enfants, la déception est grande lorsque l’on se rend compte que de perspective il n’y a point.

Dès lors, la réussite de ces Français « anywhere », citadins, mobiles et à l’aise avec le changement, contraste brutalement avec la situation de celles et ceux qui restent attachés, parfois malgré eux, à leur territoire, nourrissant un sentiment de rancœur.

Retrouver le sens de la communauté

Il y a urgence, mais des solutions existent. S’il est un point sur lequel s’accordent les chercheurs, les chefs d’entreprise et les associations interrogés dans Mermoz, c’est que les solutions devront repartir de la base, du plus petit échelon, là où l’action est concrète, visible, incarnée. Oui, les agrégats sont nécessaires pour conduire la politique économique d’un pays, mais il est indispensable d’y ajouter des indicateurs de qualité de vie, de prendre en compte l’effet des mesures sur le bien-être local. Appuyons-nous sur le tissu économique et associatif qui irrigue la France pour recréer du lien social.

Surtout, cessons d’ignorer ce besoin vital de communauté et d’appartenance. Les belles valeurs d’individualisme et d’universalisme, comme le pointe David Goodhart, ont malheureusement conduit notre système économique et politique libéral à trop souvent voir les individus comme des « unités interchangeables » et à privilégier l’efficacité globale.

Quand le monde déraille, il est important de pouvoir se recentrer sur l’essentiel : son quotidien.

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