Le dollar reste largement dominant dans le système monétaire international. Mais l’essor du yuan et les ambitions des BRICS pourraient progressivement rebattre les cartes d’ici 2035, selon Christian de Boissieu.
La bataille des monnaies de réserve se joue sur deux terrains : les taux de change et les parts de marché des différentes devises, qui résument assez bien les rapports de force entre elles. Du côté des taux de change, le souvenir de la « guerre des changes », qui avait tant marqué les années 1930, demeure vivace. Nous n’en sommes pas là aujourd’hui, heureusement. Mais la vigilance s’impose. Donald Trump continue à rechercher un recul du dollar pour améliorer la compétitivité-prix des États-Unis. C’est pourquoi, sans succès d’ailleurs, il fait pression sur la Fed pour qu’elle réduise ses taux directeurs. La Chine n’est pas en reste, puisque depuis fort longtemps elle fait tout pour laisser filer le yuan vers le bas.
L’Europe face à l’évolution du taux de change de l’euro
Dans cette affaire, comme sur d’autres points, l’Europe semble passive. Car le taux de change de l’euro est surtout la résultante des initiatives… des autres, en l’espèce des États-Unis et de la Chine. Aux niveaux actuels, le taux de change de l’euro ne nous pose pas de problème. Il est proche de ce que serait le rapport euro/dollar estimé par la parité des pouvoirs d’achat. Plusieurs épisodes passés nous incitent cependant à la prudence. Si jamais le billet vert devait reculer dans les deux-trois ans qui viennent vis-à-vis de l’euro, la BCE devra, comme elle l’a fait à certains moments, sortir de son attentisme de principe sur le sujet et pratiquer une politique de change pour freiner l’appréciation de la monnaie unique. Au vu des cours présents, je le répète, la question n’est pas d’actualité.
Le dollar conserve une place dominante
En pratique, la « dédollarisation » reste aujourd’hui une velléité politique plus qu’une réalité monétaire et financière. Au vu des parts de marché, le dollar demeure largement en tête, même s’il perd lentement du terrain depuis trente ans. En mars 2026, il représentait encore 57 % des réserves de change des banques centrales dans le monde, à l’exclusion de l’or. Il facture encore autour de 40 % du commerce mondial. Il est la monnaie d’échange des matières premières industrielles ou agricoles. Le dollar prédomine et de loin sur le marché des changes et sur le marché obligataire international, etc.
Pour tous ces indicateurs de référence, la monnaie de réserve numéro 2 est l’euro, ce que j’appelle « le Poulidor monétaire », avec une part de marché de 20 % dans les réserves de change des banques centrales. Le yen et la livre sterling se partagent des miettes : elles ne sont plus vraiment des monnaies de réserve internationales. En matière monétaire, à la différence du football, quand on tombe en deuxième division, il est impossible de remonter en première division. Ici, l’histoire ne repasse pas les plats.
Le yuan, encore loin derrière le dollar et l’euro
L’emprise du dollar fait que la volonté des BRICS de recourir aux monnaies locales (yuan, roupie indienne, rouble…) se heurte aujourd’hui au principe de réalité : à la fin de la journée, il faut bien revenir au billet vert pour se brancher sur la finance mondiale. Quant au yuan, il ne représente aujourd’hui qu’environ 3 % des réserves de change des banques centrales dans le monde. Tant qu’il n’est pas rendu pleinement convertible, son rôle de monnaie de réserve sera plafonné.
La question centrale est donc à la fois simple dans son énoncé, complexe dans la réponse à apporter : à quel horizon temporel la Chine va-t-elle décider de libéraliser les entrées et sorties de capitaux ? Autrement dit, quand effectuera-t-elle les réformes de structure — privatisations des banques, essor des places financières de Shanghai et de Shenzen… — préalables à une telle libéralisation ? Les ambitions géopolitiques, et donc aussi monétaires et financières, de la Chine conduisent à penser qu’une telle ouverture devrait intervenir avant 2035. Mais la prudence s’impose au vu des erreurs de prévision constatées dans le passé…
Vers un système monétaire à trois grandes devises ?
Aujourd’hui, le système monétaire et financier international correspond donc à un duopole dollar/euro, asymétrique car dominé par la devise américaine. En 2035, il pourrait s’agir d’une triade dollar/euro/yuan. Le paysage monétaire est en cours d’évolution du fait des nouvelles technologies, avec l’arrivée un peu partout des monnaies numériques de banque centrale (MNBC) — sauf du côté américain où Donald Trump a interdit à la Fed de préparer le lancement du dollar numérique — et avec la promotion par les Américains des stablecoins en dollars. La Chine et l’Europe s’inscrivent dans la problématique des MNBC. Donald Trump veut enrayer le recul des parts de marché du billet vert grâce aux stablecoins en dollars. Ces divergences n’auront probablement que des incidences limitées sur l’évolution tendancielle des parts de marché.
Quel avenir pour l’euro ?
L’euro sera toujours là. Il pourrait même gagner des parts de marché à deux conditions :
- que nous fassions de sérieux progrès dans la gouvernance économique et politique de la zone euro ;
- que nous réussissions l’union des marchés de capitaux, car une monnaie internationale doit pouvoir s’adosser à des marchés financiers profonds et liquides.
Le dollar sera, en 2035, encore probablement la première monnaie de réserve au monde. Mais il va continuer à perdre graduellement des parts de marché, principalement au profit du yuan. Le rééquilibrage ainsi attendu au plan mondial sera a priori, au regard de la géopolitique, une bonne nouvelle pour les Chinois et les Européens. Et pour le système financier dans son ensemble ? La réponse est compliquée, et surtout incertaine. Car rien ne garantit qu’un système plus équilibré, moins asymétrique, « produise » automatiquement plus de stabilité financière. Le passé dégage en l’espèce des leçons incertaines. C’est l’avenir qui tranchera.
