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Que signifie le rapport de Thomas Piketty sur la justice mondiale pour les marchés financiers ?

Image inégalités de genre et mondiales pour représenter le "Rapport sur la justice mondiale" de Thomas Piketty

Le dernier rapport sur la justice mondiale de Thomas Piketty de imagine un monde où l’égalité progresse fortement à l’échelle mondiale tout en limitant le réchauffement climatique. Une vision ambitieuse qui soulève toutefois plusieurs interrogations économiques et financières, estime Alain Trannoy.

Les travaux de Thomas Piketty ne laissent jamais indifférents. C’est à la fois un grand économiste et un socialiste utopique. Il retrouve ainsi la veine des socialistes utopiques français du XIXe siècle : Proudhon, Sismondi, Saint-Simon, Fourier ou encore Blanqui.

Dans le dernier rapport du World Inequality Lab (WIL) pour 2026, « Un plan pour l’égalité et la prospérité dans les limites de cette planète », l’auteur décrit un monde en 2100 marqué par une forte réduction des inégalités. L’égalité parfaite du PIB par tête entre les pays s’accompagne d’une compression des inégalités à l’intérieur de chaque pays. L’écart des revenus est limité de 1 à 5 et celui des patrimoines de 1 à 10.

La taxation des patrimoines au cœur du scénario

Dans le même temps, la prospérité est garantie. Tous les pays atteignent un PIB par habitant de 60 000 euros en parité de pouvoir d’achat. Le scénario limite également le réchauffement à 1,8 °C en 2100, même si la température atteint 2 °C en 2050.

La recette repose sur trois ingrédients. D’abord, une taxation annuelle des patrimoines du monde entier dès 2026. Les milliardaires sont taxés à 20 %, les hecto-millionnaires à 15 %, les déci-millionnaires à 5 % et les millionnaires à 0 %. Mon conseil amical est toutefois de rester à ce niveau, puisque c’est le seuil de non-imposition. Cette taxation alimente un fonds de la justice mondiale qui investit dans la décarbonation rapide de tous les pays. Par ailleurs, les préférences des individus évoluent rapidement. Ils se détournent de la consommation de biens pour privilégier les services de santé et d’éducation. Cette dématérialisation est plus sobre en énergie.

Des hypothèses économiques fragiles

Je préfère lire une utopie plutôt qu’une dystopie. Toutefois, ma vigilance d’économiste m’alerte sur quelques négligences qui altèrent la crédibilité du scénario. D’abord, les auteurs ne présentent aucune vision de l’évolution de la population mondiale, de ses principales régions ou de la population active. Pourtant, on s’attendrait à trouver ces éléments dans toute description futuriste. Ensuite, la Figure 1 compare le revenu brut par tête en parité de pouvoir d’achat par région du monde entre 2025 et 2100. Toutes les régions semblent gagner, y compris l’Amérique du Nord avec près de 10 % et l’Europe avec près de 40 %. Cette comparaison paraît rassurante. Toutefois, ses bases restent fragiles.

Le Nord gagne-t-il vraiment ?

On est rassurés, aucun pays ne perd ! Le Nord est rattrapé par le Sud global, mais pas dépassé, et ne recule pas en termes absolus.

Le problème, c’est que les chiffres de 2025 du rapport de WIL ne correspondent pas à ceux du FMI du PIB par tête en PPP[1]. Pour les États-Unis et l’Union européenne, le FMI affiche respectivement 89 991 et 65 273 dollars de PIB par tête en parité de pouvoir d’achat. Convertis en euros avec le taux de change retenu par l’INSEE pour 2025[2], ces montants atteignent 76 588 et 55 551 euros. Dans ce cas, l’Union européenne gagne un peu moins de 10 % en 75 ans. Cela signifie que les pays d’Europe du Nord perdent du terrain : Allemagne, Benelux, Scandinavie ou pays alpins. Quant aux États-Unis, leur niveau de vie recule de plus de 20 %.

Les marchés financiers, grands absents du scénario

Le troisième point d’alerte concerne la méthode utilisée. L’équipe réunie par Thomas Piketty ne retient pas un modèle d’« integrated assessment modelling » (IAM)[1], pourtant devenu le standard des études climatiques et des travaux du GIEC. Elle utilise uniquement une matrice d’échanges interindustriels de type Leontief, qui constitue le point de départ de la macroéconomie des années 1950. Pour mesurer les effets redistributifs décrits par le rapport, il faudrait pourtant mobiliser des modèles plus complets. Ceux-ci intégreraient les marchés financiers, les comportements d’épargne et d’investissement ainsi que le commerce international.

Le cas Elon Musk

Prenons l’exemple d’Elon Musk. Si l’on taxe son patrimoine de 20 % chaque année, il vendra ses titres et cessera de diriger ses entreprises. Que deviendra alors le cours de leurs actions ? Les investisseurs ont acheté une promesse de valorisation fondée sur l’espérance de profits futurs. Or cette promesse repose largement sur l’image d’un dirigeant capable de transformer une idée en projet industriel innovant. Dès lors, la valeur des actions pourrait s’effondrer. Le secteur technologique subirait alors un krach massif. L’anticipation même de cette taxe détruirait une partie de la valeur du patrimoine taxé et réduirait les ressources du fonds de la justice mondiale.

Une piste plus réaliste

À tout prendre, je préfère saluer le travail de Catherine Wolfram, professeure d’économie au MIT. Elle est à l’origine de la signature, lors de la COP30 au Brésil, de la « Coalition ouverte sur les marchés du carbone conformes ». Cette initiative réunit notamment le Brésil, la Chine, l’Union européenne, le Royaume-Uni, le Canada, le Chili et le Mexique, soit environ 40 % des émissions mondiales. Son objectif est simple : accélérer la coordination internationale en matière de tarification du carbone et d’échange de quotas d’émission. C’est un petit pas dans la bonne direction. Mais cette étape reste indispensable pour réduire les émissions de gaz à effet de serre au moindre coût.


[1] https://data.imf.org/en/Data-Explorer?datasetUrn=IMF.RES:WEO(9.0.0)&INDICATOR=PPPPC

[2] https://www.insee.fr/fr/statistiques/2381462#:~:text=100%20150%20200-,Note%20%3A%20en%20fin%20d’ann%C3%A9e.,Eurostat%20du%208%20janvier%202026)

[3] https://www.iamconsortium.org/what-are-iams/

— Pour aller plus loin