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C’est Say qui s’essaie

Agnès Bénassy-Quéré

Agnès Bénassy-Quéré

Lors de sa conférence de presse du 14 janvier, le Président de la République a relancé un vieux débat en faisant sienne la théorie de Jean-Baptiste Say (1767-1832) selon laquelle l’offre crée sa propre demande. En annonçant la suppression des cotisations patronales pour la famille, le Président semble se ranger du côté des politiques de l’offre : il réduit le coût du travail pour les entreprises qui utiliseront cette manne pour embaucher, baisser leurs prix ou rétablir leurs marges de manière à pouvoir investir. En décidant de financer cette mesure par une réduction des dépenses, il tourne le dos aux politiques de demande : il y aura moins de commande publique, moins de fonctionnaires-consommateurs, donc les entreprises verront diminuer la demande.

Mais au fond est-ce si simple ? Vous connaissez bien sûr le principe de l’incidence fiscale. Lorsqu’on relève la TVA dans les restaurants, le surcoût est partagé entre les restaurateurs (qui serrent la ceinture de leur tablier pour ne pas perdre leurs clients) et les convives (qui paient plus cher le plat du jour). Eh bien c’est pareil pour les charges sociales. Si on les réduit, le gain est partagé entre les entreprises (qui redressent leurs marges) et les salariés (qui négocient des hausses de salaires). Certes le Smic est fixé par le gouvernement, mais au-dessus du Smic il y a un vrai partage, variable selon les secteurs et les professions. Or, si les réductions de charges se retrouvent en salaires, la politique de l’offre se transforme en politique de demande : les patrons versent en salaires ce qu’auparavant ils payaient en charges ; tandis que les salariés, qui voient leur pouvoir d’achat progresser, se ruent dans les centres commerciaux. Ceci compense la baisse des dépenses publiques de sorte que ni l’offre ni la demande ne sont affectées.

Vous me suivez : si le gouvernement pense que la France a un problème de coûts et que l’industrie française a un problème de marges, alors il faut éviter que le cadeau aux entreprises ne se transforme en cadeau aux salariés : que les baisses de charges soient utilisées pour relever les salaires. Or ce n’est pas le gouvernement qui fixe les rémunérations dans l’industrie. Alors, que faire ? Une piste serait d’organiser les négociations de branche pour que les secteurs les plus exposés à la concurrence internationale (comme l’automobile ou l’agro-alimentaire) négocient les salaires avant les autres, mais ce serait empiéter sur la liberté des branches. En tout cas on voit que le véritable effet des annonces du Président dépendra des mesures d’accompagnement et de ce que les patrons feront de leurs marges (est-ce qu’ils les utiliseront vraiment pour investir ?). C’est comme cela à mon sens qu’il faut comprendre la notion de contrepartie : que le patronat se mette en ordre de marche pour que le coup de pouce qui leur est donné se transforme en emploi, en compétitivité, en investissement. Face à une demande publique en baisse nous aurons alors plus d’offre, mais aussi plus de demande privée, faite d’investissement, d’exportation et de consommations nouvelles de la part d’anciens chômeurs. L’offre aura finalement créé sa demande, réhabilitant la loi de Say.

Chronique diffusée sur France Culture le 23 janvier 2014

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