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Contre la déflation

Agnès Bénassy-Quéré

Agnès Bénassy-Quéré

Branle-bas de combat à la Banque centrale européenne. L’inflation annuelle pour la zone euro est tombée à 0,7% en octobre (contre 1,1% en septembre). Ce chiffre signifie qu’entre octobre 2012 et octobre 2013, les prix à la consommation ont augmenté en moyenne de 0,7% dans l’ensemble de la zone euro. Vous allez dire que c’est tant mieux si les prix augmentent peu, surtout si les salaires stagnent. D’autant que cette baisse de l’inflation est liée à un ralentissement des prix alimentaires et à une chute du prix du pétrole. Le gain de pouvoir d’achat est bienvenu. Certes, mais l’objectif de la BCE, c’est une inflation proche de 2%. A 0,7%, on est franchement trop bas. Or ce n’est pas un hasard si l’objectif est de 2% et non de 1%, voire de 0%. Un peu d’inflation est souhaitable, et ce, pour trois raisons.

D’abord, il existe d’importantes différences entre secteurs. Dans l’industrie, la hausse des prix est tombée à 0,4%, tandis que dans les services, elle reste à 1,2%. Les entreprises industrielles sont étranglées entre la hausse de leurs coûts et la stabilité de leurs prix. C’est moins le cas dans les services où une entreprise en difficulté peut plus facilement se refaire une santé en bloquant les rémunérations pendant un ou deux ans, ce qui certes n’est pas agréable mais semble tout de même moins dramatique que de fermer ses portes.

Deuxièmement, il faut regarder la situation pays par pays. En Espagne, l’inflation est tombée à quasiment zéro, tandis qu’en Allemagne, elle est à 1,2%. Pourquoi l’inflation allemande ne décolle-t-elle pas, alors que le pays est au plein-emploi ? Cela complique la tâche à l’Espagne, obligée de se mettre en quasi déflation pour rattraper des pertes de compétitivité accumulées sur dix ans. Or le Japon a démontré de façon éclatante les risques liés à la déflation. D’abord, la baisse des prix décourage la consommation (pourquoi acheter aujourd’hui un produit qui sera moins cher demain ?). Ensuite et surtout, elle alourdit le poids de la dette. Hervé, supposez que vous ayez une dette de 100 000 euros et un salaire annuel de 30 000 euros. Vous remboursez votre dette sur dix ans, soit 10 000 euros par an, qui représentent le tiers de votre salaire. Supposez maintenant que tous les prix et les salaires dans le pays diminuent de 10%. Vos remboursements de 10 000 euros par an représenteront désormais non plus 33 mais 37% de votre salaire. Bref, dans un pays endetté, il vaut mieux éviter la baisse des prix. Si l’inflation allemande était à 3%, l’Espagne pourrait être à 1,5 ou 2% et ainsi sortir plus facilement de la crise.

Enfin, même si la BCE a quelques idées là-dessus, il est assez difficile d’imaginer des taux d’intérêt négatifs. Or, ce qui compte pour l’économie, c’est la différence entre taux d’intérêt et taux d’inflation. En cette période atone, ce serait bien que le taux d’intérêt soit inférieur au taux d’inflation. Cela encouragerait l’investissement, qui consiste à emprunter aujourd’hui pour vendre sa production plus tard. Mais c’est impossible si l’inflation est nulle. Alors tous les regards sont tournés vers Francfort où le conseil des gouverneurs de la BCE, qui se réunit aujourd’hui, ne pourra éluder la question. Des solutions, il y en a. Mais il faudra convaincre certains gouverneurs que le risque majeur en zone euro est bien la déflation, non l’inflation.

Chronique diffusée sur France culture le 7 novembre 2013

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