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Quels choix de société ?

Propos introductif de Jean-Hervé Lorenzi, Président des Rencontres Économiques d’Aix-en-Provence

Je voulais vous dire que cette session revêt un caractère très particulier : elle est extrêmement compliquée. Quels choix de société ? Lequel d’entre nous va pouvoir répondre à une question si compliquée ? Elle est vraisemblablement la session qui correspond le plus à ce qu’est l’intitulé de nos deux jours et demi des Rencontres d’Aix, c’est-à-dire recréer l’espoir. Il n’est pas possible de dire que nous allons recréer l’espoir sans avoir une vision sur le choix de société que nous faisons et je peux vous garantir qu’à la fin de cette heure, nous saurons, avec les cinq personnalités exceptionnelles que nous avons, quelle est la société idéale qui nous permettra enfin de recréer l’espoir.

Peut-être une remarque préliminaire. Je suis d’une génération où lorsque nous posions cette question du choix de société, il y avait un débat qui était assez simple : est-ce que l’on est pour une société dite capitaliste ou pour une société socialiste. C’était il y a 40 ou 50 ans. Il y avait une sorte de clivage entre ceux qui pensaient, au-delà même de l’admiration qu’ils avaient pour les États-Unis ou pour l’Union Soviétique, que c’était cela le critère.

Cela a fait des tas de débats d’économistes. Peu importe ce que ces derniers ont montré, cela a été la question essentielle pendant 20 ans. Puis, arrive la chute du mur de Berlin en 1989 et nous commettons une petite erreur intellectuelle : nous considérons à ce moment-là que le fait que le monde entier devienne une économie de marché est synonyme de mondialisation de l’économie capitaliste sous un seul système qui serait, en gros, le système anglo-saxon. Une erreur intellectuelle évidente 20 ans après puisque nous nous apercevons que le capitalisme étatique chinois, ainsi que toutes les formes de capitalisme qui se sont diversifiées, ont montré qu’ils avaient, au fond, des destinées, des évolutions, des comportements, des structures qui étaient fondamentalement différentes. Nous avons enfin compris cela. De mon point de vue – pardon d’être non pas péremptoire mais très convaincu – le véritable changement, c’est la crise de la Covid-19 qui a modifié nos comportements à la fois de société mais aussi individuels dans notre manière de concevoir le travail, la consommation, etc. Évidemment, derrière tout cela, il y a un changement climatique qui vient surdimensionner le sujet. Il n’empêche que la Covid-19 a modifié vraiment très profondément les comportements de nos concitoyens et aujourd’hui nous nous demandons quelle est la société dans laquelle nous allons vivre, quelle est la société que nous souhaitons bâtir ? Elle n’est pas capitaliste. C’est forcément une économie de marché.

Vous avez vu évoluer les choses vers plus de politiques industrielles. Tout cela a un tout petit peu changé mais la réalité, c’est que, aujourd’hui, une heure avant les solutions que nous allons apporter et qui vont régler définitivement le problème, nous ne savons pas ce que sera la société de demain matin.

Synthèse

Il y a une triple crise : une crise envers l’État, une crise de l’exercice démocratique et une crise dans l’avenir, résume Asma Mhalla. En fonction de ses usages, de l’intention politique qui lui est donnée, une même technologie peut être mise au service du meilleur ou du pire. Les technologies numériques sont, en fait, des technologies système, c’est-à-dire qu’elles nourrissent à peu près tout. En ce sens, elles nécessitent une pensée politique totale. À partir de là, il faut de la méthode et surtout rester calme. Sur l’Intelligence Artificielle (IA), typiquement, il y a eu une énorme hystérie collective. Il n’y a pas une IA mais des IA. Il y en a qui vont avoir des applications spécifiques en fonction des secteurs, des industries et donc de l’usage attendu. C’est là qu’intervient la ou le politique avec une vision.

Les transformations du monde obéissent à des sous-jacents extrêmement puissants liés au progrès technologique, liés à une vision du monde, analyse Édouard Philippe. Ils sont tellement puissants qu’il faut avoir en tête une forme d’humilité consistant à penser que les transformations du monde se font, et les politiques les font avec.

La première transformation rapide, brutale, inconfortable, indispensable, c’est la transition écologique, rappelle Véronique Bédague. Aujourd’hui, des bâtiments bas-carbone et beaucoup moins consommateurs d’énergie sont produits. De plus, les propriétaires sont désormais obligés de regarder la performance énergétique de leur bien et la loi va les obliger à effectuer des travaux au fur et à mesure. La rénovation énergétique coûte cher et n’est pas accessible à tout le monde. Il est possible de dire la même chose de la ville. Elle doit changer. C’est une période de transition indispensable. Il faut une vraie volonté politique des maires.

Dans la société contemporaine à cause de la consommation de masse, de la marchandisation des échanges et des relations, les entreprises sont devenues des acteurs du changement social et la transition énergétique ne réussira pas sans transformation des entreprises, analyse Philippe Wahl. Elles sont un acteur central du changement climatique parce qu’alors l’entreprise assume une espèce de rôle prométhéen. Elle consomme la nature pour produire des biens et des services pour 8 milliards de personnes. Ceci améliore le niveau de vie mais a également un impact essentiel sur le climat, sur la qualité de vie. Les entreprises sont des acteurs majeurs de ce que les intellectuels appellent l’anthropocène, c’est-à-dire ce moment de la vie de l’humanité où les conditions de vie des hommes et les conditions de vie de la planète sont impactées par les humains. Les entreprises sont donc bien un acteur essentiel des changements de société.

Il faudra énormément d’argent pour décarboner la planète et les entreprises vont certainement devoir jouer un rôle important, prédit Rodolphe Saadé. Sur certains sujets, il ne faut pas s’en remettre uniquement aux politiques. Il faut que les entreprises et les citoyens prennent les sujets à bras-le-corps et essayent de faire avancer les choses. Une entreprise doit moins distribuer de dividendes et mieux traiter ses collaborateurs.

Pour aller assez vite, il faut que les entreprises se mobilisent, acquiesce Philippe Wahl. En matière de décarbonation, de transition énergétique, elles ne doivent pas simplement communiquer, témoigner mais se transformer elles-mêmes. Cela est très compliqué. De nombreux chefs d’entreprise suivent cette route et considèrent que produire des bénéfices ne peut pas être la seule raison d’être d’une entreprise. Elle doit bien sûr rechercher le profit mais aussi mesurer ses propres externalités et jouer de celles-ci. Les entreprises doivent comprendre qu’en poursuivant le seul profit, elles n’assurent pas leur pérennité, elles menacent leur avenir. Toutefois, il faut se demander également si les clients sont prêts à inverser leurs priorités. Il n’est possible de changer le modèle économique que si chacun des acteurs change son propre modèle. C’est par la prise de responsabilités des entreprises, de l’État, de la société civile, des clients qu’il sera possible d’y arriver. Il s’agit là d’un jeu collectif et coopératif. C’est en rassemblant toute cette dimension de la personne humaine qu’il y aura une petite chance de changer de société et de réussir la transition énergétique. Ce n’est pas gagné.

Le rapport de l’homme au monde doit changer, confirme Véronique Bédague. Il faut rester extrêmement optimiste mais il faut juste raconter aux jeunes cette histoire d’une société bas-carbone beaucoup plus respectueuse de l’humain, de l’immobilier et de la nature. Dans la transition écologique, il y a une place pour une réflexion, une planification de l’État. Les entreprises font tout ce qu’elles peuvent mais malgré tout, l’État garde et retrouve une place indispensable.

Il n’est pas possible d’imposer à des pays le choix de société, affirme Rodolphe Saadé. C’est aux pays de voir dans quelle société ils veulent vraiment vivre. Il faudra que les jeunes apportent aussi leurs idées, leurs recommandations pour qu’à la fin cette nouvelle société puisse se passer. La question est de savoir s’il y a encore le choix de la société. Sur l’environnement, il n’y a plus le choix, il faut mettre en place un plan pour décarboner les métiers et la société. Sur le plan économique, la mondialisation telle que connue dans le passé est peut-être un peu finie. Des trafics régionaux se développent de plus en plus ainsi que l’économie circulaire. Ensuite, il y a le plan social. Il faut à tout prix essayer collectivement de travailler sur l’éducation. Donner de la perspective sur l’éducation aiderait énormément et notamment sur des questions qui concernent la pauvreté.

La transition énergétique va, si on ne fait rien, accroître les inégalités, s’inquiète Véronique Bédague. Dans cette période de transition inconfortable où les inégalités risquent de s’aggraver, il y a une nécessité absolue d’un discours global, politique, qui explique à quoi va ressembler la société qui se dessine. Il faut donner envie de cette société-là, il faut dire comment tout le monde y a sa place, que le chemin est inconfortable mais que tout le monde va y arriver.

S’il s’agit de transformer la société, plutôt que de se fixer comme objectif une société apaisée, il faut envisager une société de combat, enjoint Édouard Philippe. Le premier point est qu’il faudra défendre la démocratie libérale qui est contestée. Un très grand nombre de pays disent aujourd’hui que pour garantir la prospérité économique et la stabilité politique, leurs régimes, qui ne sont pas des démocraties libérales, obtiennent de meilleurs résultats. À l’intérieur même de la France, il faudra trouver les moyens de défendre la démocratie libérale contre certaines évolutions. Il faudra lutter contre l’érosion continue du pouvoir d’achat des classes moyennes et populaires.

Deuxième point d’une société de combat : il faudra montrer que cette démocratie libérale est capable de faire face lucidement et efficacement aux enjeux les plus saisissants du moment. Il faut construire un système politique et un système économique qui permettent d’être à l’équilibre entre la liberté individuelle, la prospérité collective et l’impact sur les ressources. Il y a un troisième combat qui renvoie à la notion de puissance. L’Europe et la France sont en train de vivre la périphérisation du monde. Si elles veulent défendre la démocratie, définir un système, elles doivent se poser une question qui est celle de la puissance. Si l’objectif est de dire qu’elles doivent construire une société apaisée, il faut prendre ces trois logiques de combat comme des priorités. Si cela n’est pas le cas, il n’y aura ni l’apaisement, ni la grandeur. L’apaisement doit être une conséquence du mouvement mais ne peut pas être un objectif de premier rang.

Il y a une rivalité aujourd’hui qui se joue entre États-Unis et Chine qui est cristallisée autour de la question technologique en particulier des IA et des semis conducteurs, signale Asma Mhalla. La question de souveraineté technologique doit être comprise comme un rapport de force. Or, pour tenir un rapport de force, il faut savoir ce que l’on a à mettre sur la table de façon transactionnelle vis-à-vis à la fois de ses rivaux et de ses alliés. C’est là où il manque de la méthode à l’Europe ou à la France. Dans le cas de la France, il y a des choses très simples à faire qui ne sont toujours pas faites comme des diagnostics de filières. La technologie, prise dans sa dimension géopolitique, c’est justement se détacher de l’accélération. Il faut prendre le temps long, développer sa vision, construire les leviers sur lesquels un pays comme la France pourrait peut-être à terme rester une puissance technologique.

Propositions

  • Construire une société de combat (Édouard Philippe).
  • Travailler sur l’éducation (Rodolphe Saadé).
  • Faire des diagnostics de filières (Asma Mhalla).
  • Une vraie politique de transition énergétique des maires (Véronique Bédague).

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