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S’engager pour changer le monde

Propos introductif de Bertrand Badré, membre invité du Cercle des économistes

Je n’ose pas dire qu’il s’agit de la table ronde à laquelle il faut être, mais les autres tables rondes ont à peu près toutes fini par le même mot d’appel à l’engagement, ce qui est facile. Or, nous allons entrer dans le dur et voir comment cela marche. Nous devons aller au-delà de ce passage obligé. Il s’agit ici de répondre à la question de comment recréer de l’espoir. Il ne sera pas question de ChatGPT, de décroissance, de limites possibles ou impossibles à l’endettement, ni de gestion des risques. Il existe peut-être une intelligence artificielle, mais je ne crois pas qu’il existe un engagement artificiel. Il est possible de parler de décroissance, voire de modéliser la décroissance, mais je pense qu’il est beaucoup plus difficile de modéliser le désengagement. Nous n’avons pas besoin de nous endetter pour nous engager. Nous pouvons y aller sans aucune limite, nul besoin d’argent magique et il est inutile de pondérer les risques à l’infini.

Nous allons vous offrir ce matin un carburant gratuit, qui n’émet pas de CO2, recyclable à l’infini, inépuisable et efficace. En plus, nous allons vous offrir le mode d’emploi de ce carburant, qui permet de changer le monde. Changer le monde paraît effroyablement arrogant. Tolstoï nous avait prévenu en disant que tout le monde veut changer le monde, mais personne ne veut se changer soi-même. Nous sommes au cœur du sujet. Gandhi avait dit : « Soyez le changement que vous voulez voir dans le monde ».

Si nous voulons dire que redonner espoir passe par l’engagement, comment cela marche ? L’engagement peut être individuel ou collectif. Quand j’étais plus jeune, nous parlions d’engagement politique – ce qui est peut-être passé de mode – d’engagement syndical, d’engagement associatif. Mais il existe des milliers de formes d’engagement. En réalité, le menu de l’engagement est infini. C’est un monde où on ne parle plus de dégagisme mais d’engagement, un monde où on ne dit plus qu’ils devraient faire ceci ou qu’ils auraient dû faire cela, mais où nous disons que nous pourrions faire ceci ou cela, un monde où « ils » est devenu « nous ». C’est un monde où on résiste à la tentation du jardin, de se replier derrière ses barricades en disant « je ne m’occupe plus que de moi ». C’est un monde où on résiste à la tentation de la désertion en disant « ces mystères me dépassent et je n’ai même pas envie de feindre d’en être l’organisateur ». C’est un monde où on résiste au repli. C’est un monde où on s’engage pour changer le monde pour les plus ambitieux, pour se changer soi-même pour certains, pour se calmer pour d’autres puisqu’il faut bien faire quelque chose, pour oublier pour d’autres encore, mais peu importe.

L’objectif n’est pas d’apporter une réponse exhaustive à la question de la manière de s’engager pour changer le monde, mais de vous mettre en appétit, de vous donner envie de parcourir et de compléter le menu, en quittant Aix ce soir en se disant « j’ai appris plein de choses et maintenant j’y vais », et « engageons-nous, engageons-nous, que nous disions » au lieu de « engagez-vous, engagez-vous, qu’ils disaient ».

Synthèse

Le changement doit être provoqué à la fois collectivement et à la fois individuellement, estime Sinéad Burke. En ce qui la concerne, elle a compris la nécessité du changement alors qu’elle étudiait pour devenir enseignante et qu’elle a constaté que sa salle de classe n’était pas adaptée aux personnes de petite taille. Elle en a changé la configuration et a impliqué les élèves. Selon elle, le meilleur moyen d’amorcer un changement est d’abord de provoquer une prise de conscience et de la conduire vers l’action. Pour cela, il est nécessaire de dépasser sa peur de parler aux personnes handicapées (par crainte de maladresse) et d’engager la conversation, la gêne passagère qui peut être ressentie étant moins pire que l’exclusion qui peut résulter de l’inaction. Il est important de réfléchir au handicap et à l’accessibilité en les considérant comme un investissement et non un coût. Malgré l’existence de lois sur le recrutement de personnes handicapées, la société échoue à inclure de nombreuses personnes handicapées et il est indispensable de sensibiliser davantage pour améliorer l’accessibilité du travail aux personnes handicapées.

Human Adaptation Institute est le seul institut qui étudie l’humain confronté aux conditions réelles de vie, y compris dans un environnement climatique extrême, pour mieux comprendre les mécanismes d’adaptation et d’engagement, explique Christian Clot. Alors que la plupart des gens s’engagent lorsqu’ils sont confrontés à une situation qui les dépasse, l’enjeu est de définir les  clés qui font passer un individu de la volonté d’agir au passage à l’action. Les trois clés identifiées par l’institut sont l’émotion, (actuellement paramétrée par des systèmes extérieurs tels que le circuit de la récompense), l’amour étant le premier facteur d’action, le temps nécessaire à consacrer à cet engagement et enfin la coopération, parce que c’est plus simple de s’engager collectivement que d’y aller seul.

67 pays dans le monde criminalisent les LGBTQI+, qui se réfugient dans des pays comme la France et la Grande-Bretagne pour y demander l’asile, mais où ils sont aussi confrontés au rejet d’autres réfugiés et vivent dans la rue et la pauvreté, informe Moud Goba. Le travail réalisé en matière d’inclusion sociale consiste à leur proposer des logements, à les former au marché du travail, à mettre à jour leur CV, à leur apprendre l’anglais, pour qu’ils puissent contribuer à leur nouvelle communauté. Il est nécessaire d’identifier les personnes marginalisées et les défis auxquels elles sont confrontées, et d’utiliser ses privilèges pour les aider.

Tout le monde peut assurer au monde un avenir meilleur en agissant dans les 30 000 jours qui restent, indique Ashwini Kakkar. Il est nécessaire d’agir contre le gaspillage alimentaire, alors que 25 000 personnes meurent de faim chaque jour, en utilisant les meilleurs cerveaux et technologies. Il faut en outre reconstruire la relation avec la nature, en la représentant dans les entreprises. Le monde a la capacité de répondre aux besoins de tous les habitants, mais pas à leur rapacité. Il s’agit également de réfléchir à un nouveau modèle économique et à la « flexidurabilité », pour que les machines et les hommes fonctionnent ensemble dans tous les domaines, via le partage technologique afin de faire progresser le monde.

Les corporations telles que L’Oréal ont un fort pouvoir en termes d’emploi et une forte responsabilité, indique Blanca Juti. Dans la crise de confiance constatée dans les 25 dernières années, le monde des affaires, doté d’un pouvoir économique leur permettant de changer le monde, s’en sort mieux que les gouvernements, les organisations non-gouvernementales (ONG) et les médias. L’Oréal est très engagée sur le plan de l’écologie et de la société. La raison d’être de L’Oréal est de créer de la beauté, qui est un besoin humain essentiel et qui donne de la confiance, plus inclusive, plus généreuse et plus responsable en matière sociétale et écologique, avec un objectif de 95 % de produits bio en 2030 et à travers des investissements dans des fonds verts. La communication et la confiance, nécessaires pour s’engager, passent par l’échange et la compréhension d’une diversité de personnes.

La prise en compte du handicap invisible est importante, confirme Sinéad Burke. La difficulté de voir et d’entendre, la dyslexie, l’anxiété, la dépression, le cancer, les troubles alimentaires, ces problèmes concernent tout le monde. Il est nécessaire de s’interroger sur les actions écologiques menées en associant les personnes handicapées aux prises de décision, en sachant que les pailles en plastique étaient utiles aux personnes privées de leurs bras. Il s’agit en outre de reconcevoir les vêtements féminins par des femmes pour les rendre plus fonctionnels.

Dans le contexte de crise de confiance et d’attention, une compréhension plus profonde et une prise en compte des interdépendances sont nécessaires au travers de dialogues élargis et non de postures préalables, indique Blanca Juti. L’Oréal s’engage contre le gaspillage cosmétique, avec les produits très accessibles proposés par certaines marques du groupe, le développement des recharges, y compris pour les gammes de luxe, la réutilisation de l’eau, les produits sans rinçage, ainsi que le recyclage et la réduction du plastique.

Il est important de raisonner en prenant en compte l’intersectionnalité pour faire des changements, indique Moud Goba.

La faim est un problème complexe qui ne relève pas seulement de la pauvreté et des inégalités, explique Ashwini Kakkar. Le monde dispose d’assez d’outils pour éradiquer la famine, mais une volonté et une sagesse collectives sont indispensables pour atteindre cet objectif, à l’image de la gestion de la pandémie de Covid-19, cette dernière ayant touché tout le monde, au contraire de la faim.

Les personnes devraient s’engager pour ce qui les touche, mais en réfléchissant de temps en temps à la manière d’intégrer leur action dans une globalité, recommande Christian Clot.

Le pessimisme étant irresponsable, un équilibre est à trouver entre la responsabilité, l’implication et l’espoir, estime Sinéad Burke.

Bertrand Badré conclut en abordant l’importance de considérer la manière de changer les situations, de trouver du temps, de coopérer, face aux limites morales, mentales et financières, d’articuler les causes individuelles avec l’avenir du monde, d’agir en tant qu’entreprises, de partager la planète, de réfléchir à une économie de l’engagement, qui passe par la passion, la responsabilité et la confiance entre le secteur public, le secteur privé et la société civile.

Propositions

  • Prendre en compte le handicap invisible en associant les personnes handicapées aux prises de décisions (Sinéad Burke).
  • Identifier les personnes marginalisées et les défis auxquels elles sont confrontées, et utiliser ses privilèges pour les aider (Moud Goba).
  • Utiliser les meilleurs cerveaux et technologies pour lutter contre le gaspillage alimentaire ; reconstruire la relation avec la nature en la représentant dans les entreprises ; réfléchir à un nouveau modèle économique et à la « flexidurabilité » via le partage technologique (Ashwini Kakkar).
  • Favoriser le dialogue élargi pour résoudre la crise de confiance (Blanca Juti).
  • Intégrer les actions individuelles dans des actions globales (Christian Clot).

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